
Avant le Stetson:
Ce que portaient réellement les hommes de la Frontière
Contrairement à l'image véhiculée par Hollywood, les cowboys, les hors-la-loi et les pionniers du vieil Ouest ne portaient pas tous de grands chapeaux à larges bords. Avant l'apparition du Stetson en 1865, les couvre-chefs de la Frontière étaient remarquablement variés, disparates et souvent improvisés. Un homme portait ce qu'il trouvait, ce qu'il pouvait se payer, ou ce qu'il avait emporté dans ses bagages en quittant l'Est, et ce n'était presque jamais un chapeau de cowboy.
Le derby : « le chapeau qui a conquis l'Ouest »
Le journaliste, chroniqueur mondain et historien du rail Lucius Morris Beebe (1902–1966), figure flamboyante du journalisme américain, ancien chroniqueur du New York Herald Tribune (New York, État de New York) et propriétaire du légendaire Territorial Enterprise de Virginia City, Nevada, le journal où Mark Twain avait fait ses débuts, fut le premier à démolir le mythe. Le 26 octobre 1957, dans un éditorial intitulé The Hat That Won the West publié dans le Deseret News de Salt Lake City, Utah, Beebe (alors encore à la tête du Territorial Enterprise) examina des milliers de photographies d'époque et parvint à une conclusion qui fit l'effet d'une bombe : le couvre-chef le plus répandu dans l'Ouest américain n'était pas le Stetson, mais le derby : le melon anglais. Il écrivit que « le chapeau authentique du vieil Ouest était le derby en fonte, le bowler d'Old Bond Street et le chapeau melon de l'usage français ». Beebe ajoutait que l'image du chapeau de cowboy omniprésent était en grande partie une invention du peintre Frederic Remington, et citait parmi les porteurs notoires de derby le joueur et homme de loi Bat Masterson, le braqueur de diligences Charles E. « Black Bart » Boles, et le détective en chef de la compagnie de transport et de messagerie Wells Fargo, James B. Hume.
L'ironie est savoureuse : ce chapeau rond, rigide et bas de couronne, associé dans l'imaginaire européen aux banquiers de la City de Londres et aux gentlemen en costume trois pièces, était en réalité le favori des cowboys, des joueurs professionnels, des hommes de loi et des hors-la-loi de la Frontière américaine. Comment expliquer ce paradoxe ? Pour le comprendre, il faut remonter aux origines mêmes du derby.
Les origines londoniennes du derby
Le derby (ou bowler hat en anglais) fut créé en 1849 par les chapeliers londoniens Thomas et William Bowler, sur commande de la maison Lock & Co. de St James's Street (Londres, Royaume-Uni), la plus ancienne chapellerie du monde encore en activité. Le commanditaire était Edward Coke, frère cadet du 2ᵉ comte de Leicester, qui cherchait un couvre-chef capable de protéger les gardes-chasse (gamekeepers) du domaine familial de Holkham Hall, dans le Norfolk (Angleterre, Royaume-Uni). Les gardes-chasse portaient jusqu'alors des hauts-de-forme, qui se faisaient constamment arracher par les branches basses lorsqu'ils patrouillaient à cheval. Coke voulait un chapeau bas, ajusté, renforcé en feutre durci : un chapeau qui résiste aux chocs. Lorsqu'il vint chercher le prototype chez Lock & Co. le 17 décembre 1849, il le posa au sol et le piétina vigoureusement pour tester sa solidité. Satisfait, il paya 12 shillings (environ 99 livres sterling en 2026).
Ce chapeau, que Lock & Co. appelait le « Coke » (prononcé cook), prit rapidement le nom de ses fabricants, les frères Bowler. Il connut un succès foudroyant en Angleterre, puis traversa l'Atlantique avec les vagues d'immigrants européens qui affluaient vers l'Ouest américain. Aux États-Unis, on le rebaptisa « derby », en référence aux courses hippiques du comte de Derby.
Pourquoi le derby dominait la Frontière
Le succès du derby dans l'Ouest américain n'avait rien d'un hasard. Il s'expliquait par des raisons à la fois pratiques, économiques et culturelles :
Sa forme basse et ajustée le rendait remarquablement stable sur la tête, même par grand vent ou au galop : un avantage considérable dans les plaines balayées par les bourrasques. Sa structure rigide en feutre durci résistait aux chocs, aux chutes et aux manipulations brutales. Il était produit en masse dans les manufactures de feutre européennes et américaines, ce qui le rendait bien moins cher qu'un Stetson : un derby coûtait environ quatre à cinq fois moins cher qu'un Boss of the Plains, dont le prix de détail démarrait à 5 dollars (environ 105 dollars en 2026) pour le modèle de base en feutre ordinaire, grimpait à 10 dollars (environ 205 dollars en 2026) pour le feutre fin, et atteignait 30 dollars (environ 615 dollars en 2026) pour le modèle en fourrure de castor ou de nutria, des sommes considérables à l'époque. Le derby, lui, était accessible à toutes les bourses.
Enfin, le derby bénéficiait d'un avantage logistique : il était immédiatement disponible dans les magasins généraux (general stores) de toutes les villes de l'Ouest, alors que le Stetson, produit à Philadelphie en Pennsylvanie, mit plusieurs années à développer son réseau de distribution dans les territoires reculés.
Ce que montrent les photographies d'époque
Les preuves photographiques sont éloquentes et confirment les observations de Beebe. Bat Masterson (1853–1921), le célèbre joueur professionnel et homme de loi de Dodge City, Kansas, arborait un derby impeccable, et il était si attaché à ce style qu'il le porta toute sa vie, y compris après être devenu chroniqueur sportif à New York. La photo la plus connue de Billy the Kid (vers 1880) le montre coiffé d'un couvre-chef haut et étroit, ressemblant davantage à un petit haut-de-forme qu'à un chapeau de cowboy. Wild Bill Hickok (1837–1876) était photographié dans un chapeau plat à couronne basse, parfois décrit comme un chapeau « pancake ». Une photo bien connue de Jesse James le montre coiffé d'un couvre-chef bas avec les bords relevés, typique des chapeaux civils de l'époque.
Le cas le plus frappant reste celui du Wild Bunch : la bande de Butch Cassidy (Robert LeRoy Parker), du Sundance Kid (Harry Alonzo Longabaugh), de Ben Kilpatrick (« the Tall Texan »), de Harvey Logan (« Kid Curry ») et de Will Carver. Le célèbre portrait de groupe pris le 21 novembre 1900 dans le studio du photographe John Swartz à Fort Worth, Texas (la fameuse « Fort Worth Five Photo ») montre ces cinq outlaws parmi les plus recherchés de l'Ouest posant en costumes trois pièces et coiffés de derbies et de chapeaux de ville, avec une élégance qui ferait pâlir un dandy de la Cinquième Avenue. Swartz, fier de son cliché, l'exposa en vitrine, où un détective de l'agence Pinkerton (l'agence de détectives privés employée par les compagnies de chemin de fer pour traquer les braqueurs de trains) le reconnut, déclenchant la traque qui allait mener à la fin du gang.
Les autres couvre-chefs de la Frontière
Le derby n'était pas le seul concurrent. La Frontière américaine, dans sa diversité sociale et culturelle, présentait un éventail de couvre-chefs aussi varié que ses habitants :
Les képis militaires (forage caps), hérités de la guerre de Sécession (1861–1865), étaient omniprésents dans l'Ouest d'après-guerre. Des milliers de soldats démobilisés (de l'Union comme de la Confédération) partirent vers l'Ouest en conservant leur uniforme, faute de pouvoir s'offrir des vêtements civils. Le képi, avec sa visière courte et sa couronne plate, était le couvre-chef le plus courant parmi les anciens combattants reconvertis en cowboys, en mineurs ou en fermiers. L'armée régulière stationnée dans les forts de l'Ouest portait également le képi réglementaire, puis le campaign hat (chapeau de campagne) à large bord adopté dans les années 1870.
Les bonnets en peau de raton laveur (coonskin caps), directement inspirés de la tradition des trappeurs de fourrure et des hommes des bois (mountain men) comme Daniel Boone et Davy Crockett, étaient encore portés par certains chercheurs d'or et pionniers dans les années 1850–1860. Chauds en hiver, ils présentaient cependant un défaut majeur : ils étaient souvent infestés de puces et de tiques, et imprégnaient la tête d'humidité lorsqu'il pleuvait : deux inconvénients que John B. Stetson lui-même observa avec dégoût lors de son expédition à Pike's Peak, Colorado.
Les chapeaux de paille rudimentaires, tressés à la main ou achetés à bas prix, étaient courants dans les régions chaudes, notamment au Texas et dans le Sud-Ouest, mais leur fragilité les rendait inadaptés au travail de ranch sur le long terme.
Les hauts-de-forme (top hats), aussi surprenant que cela puisse paraître, apparaissaient régulièrement dans les photographies de l'Ouest : portés par les banquiers, les avocats, les marchands et les notables des villes en plein essor comme San Francisco en Californie, Denver au Colorado ou Tombstone en Arizona.
Enfin, les chapeaux mous en feutre (slouch hats), sans forme définie, constituaient une sorte de catégorie fourre-tout pour tous ceux qui n'avaient pas les moyens (ou l'envie) de s'offrir un derby ou un Stetson.
Un fait trop souvent occulté : les historiens estiment qu'un cowboy sur quatre sur la Frontière était afro-américain. D'anciens esclaves libérés après la guerre de Sécession, des hommes libres venus du Sud, des Buffalo Soldiers démobilisés, tous portaient les mêmes couvre-chefs que leurs homologues blancs : derbies, képis, chapeaux de paille, slouch hats, et plus tard le Stetson. Leur contribution à l'histoire de l'Ouest (et du chapeau de cowboy) a été largement effacée par Hollywood, qui a forgé l'image d'un Ouest exclusivement blanc. Des figures comme Nat Love (1854–1921), surnommé « Deadwood Dick », ou Bass Reeves (1838–1910), premier deputy U.S. Marshal (adjoint du marshal fédéral, chargé d'exécuter les mandats d'arrêt sur un territoire donné) afro-américain à l'ouest du Mississippi, méritent d'être rappelées ici, ne serait-ce que parce que le chapeau qu'ils portaient raconte exactement la même histoire que celui de leurs contemporains.
L'influence décisive venue du Sud
Mais l'influence la plus profonde et la plus durable venait du Sud : le sombrero des vaqueros mexicains. C'est cette tradition hispanique qui allait fournir à John B. Stetson l'inspiration directe pour son Boss of the Plains, et transformer à jamais la silhouette du cavalier américain.
Sources
• HistoryNet — « Stetson Invented the Cowboy Hat, Westerners Gave It Wings » / « Who Shot the Iconic Fort Worth Five Photo of Butch Cassidy and the Sundance Kid? »https://historynet.com/cowboy-hats-history/https://historynet.com/last-word-famous-wild-bunch-photo/
• Lock & Co. Hatters — « Why Is It Called a Bowler Hat? »https://www.lockhatters.com/blogs/news/why-is-it-called-a-bowler-hat
• Pennsylvania Center for the Book (Penn State University) — « Stetson: The Eastern Hat That Tamed the West »https://pabook.libraries.psu.edu/literary-cultural-heritage-map-pa/feature-articles/stetson-eastern-hat-tamed-west
• Wyoming Public Media / McCracken Research Library — « Museum Minute: The Fort Worth Five »https://www.wyomingpublicmedia.org/show/wyoming-minute/2019-12-19/museum-minute-the-fort-worth-five
• Pinkerton — « The Fort Worth Five: The Iconic Photo That Ended the Wild West's Most Notorious Gang »https://pinkerton.com/our-insights/blog/the-fort-worth-five-the-iconic-photo-that-ended-the-wild-wests-most-notorious-gang
• Newsweek — « The Origins of the Bowler Hat, From Head Trendsetters Lock & Co. »https://www.newsweek.com/bowler-hat-origins-433796
• History Facts — « Old West Cowboys and Outlaws Preferred Bowler Hats »https://historyfacts.com/us-history/fact/old-west-cowboys-actually-wore-bowler-hats/
• Bellatory — « A History of the Bowler Hat »https://bellatory.com/fashion-industry/The-Bowler-Hat
• Frontier Legends Entertainment — « How Common Was the Bowler or Derby Hat in the Old West? »https://legendsplay.wordpress.com/2013/04/03/how-common-was-the-bowler-or-derby-hat-in-the-old-west/
• Trains Magazine — « Lucius Beebe Remembered »https://www.trains.com/ctr/railroads/photographers/lucius-beebe-remembered/
• University of Nevada, Reno Libraries — « Lucius Beebe (Nevada Writers Hall of Fame) »https://library.unr.edu/nevada-writers-hall-of-fame/lucius-beebe
• Bromley Historical Times — « The Bowler Hat »https://www.bromleyhistoricaltimes.co.uk/the-bowler-hat/
• Quill Magazine — « Bat Masterson: Wild West Gunfighter, Lawman, Gambler and New York Sportswriter »https://www.quillmag.com/2021/10/25/bat-masterson-wild-west-gunfighter-lawman-gambler-and-new-york-sportswriter/
• FTWtoday — « The History of the Fort Worth Five Photo »https://ftwtoday.6amcity.com/city/history-fort-worth-five-photo
• Wikipedia — « Lucius Beebe » / « Bat Masterson » / « Bowler hat »https://en.wikipedia.org/wiki/Lucius_Beebehttps://en.wikipedia.org/wiki/Bat_Mastersonhttps://en.wikipedia.org/wiki/Bowler_hat
