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Les racines anciennes: Le horsemanship n'a pas été inventé hier

Il est tentant de situer la naissance du horsemanship quelque part dans le Nevada des années 1950, sur un ranch poussiéreux où Tom Dorrance regardait ses chevaux avec une attention que personne ne lui avait enseignée. C'est une belle image. Mais ce serait oublier que l'idée de travailler avec le cheval plutôt que contre lui est aussi vieille que la civilisation équestre elle-même — et qu'elle a traversé les siècles sous des noms et des formes différentes, portée par des hommes qui ne se connaissaient pas mais partageaient la même intuition fondamentale.



Xénophon — L'ancien qui parlait moderne

En 404 av. J.-C., Athènes capitule devant Sparte. La guerre du Péloponnèse est terminée, et Xénophon — général, historien, disciple de Socrate — va passer les décennies suivantes à mettre par écrit ce qu'il sait du cheval. Vers la fin de sa vie, installé dans sa propriété de Scillonte dans le Péloponnèse, il rédige ce qui deviendra le plus ancien traité d'équitation montée qui nous soit parvenu complet : Περὶ ἱππικῆς, traduit en français sous le titre De l'Art équestre.


vers 426 av. J.-C. et mort vers 354 av. J.-C., Xénophon n'est pas un théoricien. C'est un cavalier de guerre qui a parcouru l'Empire perse lors de la célèbre retraite des Dix-Mille, qui a combattu aux côtés des Spartiates, qui a élevé et monté des chevaux toute sa vie. Son traité en douze chapitres couvre l'achat du poulain, les soins, le pansage, la bride, les aides — et surtout, une philosophie du cheval qui résonne de manière troublante avec ce que les horsemen du XXe siècle redécouvriront, comme s'ils avaient lu Xénophon sans le savoir.


Sa phrase la plus célèbre tient en peu de mots : « Ne jamais user de colère avec les chevaux — la colère ne raisonne pas. » Ailleurs, il écrit que ce qui est obtenu par la force ne produit ni compréhension ni grâce — et que le cheval entraîné dans la contrainte ne peut pas être beau, car la beauté du cheval est inséparable de son consentement. Ce sont des idées que Tom Dorrance aurait pu formuler mot pour mot, 2 400 ans plus tard.


Il faut toutefois nuancer : Xénophon n'est pas un précurseur du natural horsemanship au sens où on l'entend aujourd'hui. Son texte, lu attentivement, montre qu'il acceptait la punition comme réponse à la désobéissance, et que sa vision du cheval restait celle d'un outil militaire de premier rang. Mais dans le contexte de son époque — où les méthodes de dressage étaient généralement brutales — sa conviction que la douceur produit de meilleurs chevaux que la force était révolutionnaire. Et elle est restée vraie.



Les écuyers de la Renaissance — La douceur contre la brutalité

Quinze siècles après Xénophon, l'équitation européenne redécouvre ses textes. La Renaissance italienne, nourrie de l'Antiquité grecque et latine, remet le cheval au centre de la culture aristocratique — et avec lui, la question de comment le dresser. La réponse dominante, au XVIe siècle, est encore souvent la brutalité : éperons, cravaches, mors sévères, travail forcé.


C'est dans ce contexte qu'Antoine de Pluvinel (1552-1620) va faire figure d'exception. Né à Crest dans le Valentinois, formé en Italie par le maître Giambattista Pignatelli à Naples pendant une dizaine d'années, il rentre en France pour devenir écuyer ordinaire sous Henri III puis sous Henri IV. En 1594, il fonde à Paris, rue Saint-Honoré, une académie d'équitation destinée à la noblesse française, qui enseignera non seulement l'art de monter, mais aussi la danse, la musique, l'escrime et les mathématiques. Il y formera notamment Louis XIII et Richelieu.


Pluvinel rompt clairement avec les méthodes coercitives de son temps. Là où ses contemporains brisent le cheval, il cherche à le convaincre. Il introduit le travail aux piliers — deux poteaux entre lesquels le cheval peut apprendre les airs relevés en restant sur place, sans la pression du poids du cavalier — et insiste sur la récompense et la progressivité. Son œuvre, L'Instruction du Roy en l'Exercice de Monter à Cheval, publiée à titre posthume en 1625, est le premier grand texte de l'école française à défendre une équitation fondée sur la compréhension mutuelle plutôt que sur la domination.


Un siècle plus tard, François Robichon de La Guérinière (1688-1751) porte cette tradition à sa forme la plus aboutie. Né à Essay en Normandie, nommé en 1730 directeur du manège royal des Tuileries, il publie entre 1729 et 1731 son École de cavalerie — un ouvrage qui va devenir la bible de l'équitation classique européenne, toujours étudié aujourd'hui à l'École Espagnole de Vienne. La Guérinière y codifie les principes de la légèreté, de l'équilibre et de l'épaule en dedans — un exercice qu'il systématise et qui reste, trois siècles plus tard, la pierre angulaire du dressage classique. Sa conviction centrale : le cheval monté doit retrouver la grâce qu'il possède naturellement en liberté. La contrainte, dit-il, n'amortit que le courage et la générosité de l'animal.


Ces deux hommes ne sont pas des précurseurs du horsemanship western — leurs chevaux étaient des chevaux de cour, pas des chevaux de ranch. Mais les principes qu'ils ont posés — douceur, progressivité, respect du naturel du cheval — sont exactement ceux que Tom Dorrance et Ray Hunt reformuleront en d'autres mots, sur d'autres terres, deux siècles plus tard.



La tradition vaquera — Le fil conducteur

Pendant que La Guérinière publiait son École de cavalerie à Paris, sur les ranchos de la Californie espagnole, une autre tradition équestre se construisait en silence — et c'est peut-être la plus directement liée au horsemanship moderne.


Un détail que l'histoire officielle a longtemps effacé mérite d'être rétabli ici : les vaqueros n'étaient pas des cow-boys blancs. Les premiers cavaliers-éleveurs formés en Nouvelle-Espagne dès le XVIe siècle étaient en grande majorité des hommes autochtones mésoaméricains, auxquels s'ajoutèrent rapidement des travailleurs métis, mulâtres et afro-mexicains. La philosophie de patience et de progression qui allait nourrir le horsemanship moderne a donc été forgée, au quotidien, par des hommes de couleur — une réalité que la culture populaire a systématiquement blanchie. Et si l'on remonte encore plus loin, la tradition équestre espagnole elle-même tient ses racines de la culture berbère et maure importée d'Afrique du Nord lors de l'invasion de la péninsule ibérique en 711 apr. J.-C.. Le horsemanship, dans sa généalogie profonde, est un savoir pluricontinental.


Ces vaqueros californiens — héritiers des jinetes espagnols venus avec la colonisation du Nouveau Monde — développent un système de dressage fondé sur une idée simple et radicale : on ne précipite rien. Un cheval digne de ce nom se construit sur plusieurs années, par étapes rigoureusement ordonnées, chaque phase ne débutant que lorsque la précédente est solide. C'est la progression hackamore → two-rein → spade bit, qui sera décrite plus en détail dans le chapitre consacré à la bridle horse tradition.


Le principe philosophique est le suivant : le vaquero ne force pas le cheval à accepter le mors. Il l'y amène — progressivement, sans rupture, en construisant d'abord une communication suffisamment fine pour que le mors devienne non pas une contrainte supplémentaire mais un raffinement du dialogue déjà établi. La formation d'un véritable bridle horse — un cheval monté au spade bit, à une main, sur des rênes quasi tombantes — prend cinq à sept ans. Dans une époque où tout va vite, c'est un acte de résistance.


Cette tradition vaquera est le tronc sur lequel le natural horsemanship moderne va se greffer. Quand Tom Dorrance parle de feel, de timing, de release — il parle la langue que les vaqueros californiens pratiquaient depuis des générations, sans l'avoir jamais théorisée.


Il serait inexact de clore ce panorama sans mentionner qu'à la même époque, sur ce même continent, les peuples autochtones des Grandes Plaines — Comanche, Lakota, Nez Percé et bien d'autres — forgeaient leur propre philosophie du cheval, indépendante de la tradition vaquera mais animée d'intuitions remarquablement proches. Leur relation à l'animal n'est pas dans la généalogie directe du horsemanship tel que Dorrance l'a théorisé — mais elle mérite d'être connue pour ce qu'elle est : une réponse souveraine, née sur les mêmes terres, à la même question fondamentale. Cette histoire est explorée dans la série "Les peuples autochtones et le cheval".



John Solomon Rarey — Le précurseur oublié

Entre les écuyers de la Renaissance et la révolution Dorrance, il y a un homme que l'histoire équestre a presque effacé, et qui mérite d'être rappelé : John Solomon Rarey (1827-1866).


Né le 6 décembre 1827 à Groveport, Ohio, Rarey est un fils de fermier qui débourre son premier cheval à douze ans et consacre sa vie à comprendre comment apprivoiser les animaux difficiles — non pas par la force, mais par la patience et la compréhension. Sa méthode repose sur des principes qui auraient pu être écrits par Xénophon : rassurer avant d'exiger, gagner la confiance avant de demander l'obéissance, ne jamais utiliser la violence comme premier recours.


En 1856, il réalise ses premières démonstrations publiques à Columbus, Ohio, où il apaise deux chevaux agressifs en moins de vingt minutes devant un public médusé. La nouvelle se répand, et en 1857 il traverse l'Atlantique. À Londres, ses démonstrations devant des officiers de l'armée britannique lui valent une audience royale : en janvier 1858, il est reçu au château de Windsor, où il calme l'un des chevaux de la reine Victoria devant la cour. Sa Majesté est conquise.


Le défi suivant est autrement plus sérieux. Dans le comté de Dorchester, un étalon nommé Cruiser passe pour le cheval le plus dangereux d'Angleterre — agressif, imprévisible, impossible à approcher sans risque pour sa vie. Rarey entre seul dans le box de Cruiser. Il en ressort trois heures plus tard, l'étalon à sa main, calme et docile. Les propriétaires, stupéfaits, lui offrent le cheval. Rarey ramènera Cruiser aux États-Unis, où il deviendra la preuve vivante de sa méthode — et le compagnon qu'il inclura dans ses spectacles jusqu'à la fin de sa vie.


Rarey mourra le 4 octobre 1866, à trente-huit ans, emporté par les suites d'un accident vasculaire. Il laisse derrière lui un manuel, The Modern Art of Taming Wild Horses, et une démonstration irréfutable : ce qui semble impossible par la force devient possible par la compréhension. Tom Dorrance naîtra quarante-quatre ans après la mort de Rarey. Il est peu probable qu'il ait lu son manuel. Mais il aurait reconnu en lui un frère.



Qu'est-ce que ces quatre histoires ont en commun ? Une seule idée, traversant vingt-quatre siècles : le cheval n'est pas un ennemi à soumettre. C'est un partenaire à convaincre. Ce n'est pas une méthode — c'est une posture mentale. Et c'est précisément ce que le horsemanship va s'attacher à théoriser, à enseigner, et parfois à trahir.



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