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Les vaqueros: Les premiers cowboys

Les vaqueros:
Les premiers cowboys

Des siècles avant que Hollywood ne fixe dans l'imaginaire mondial la silhouette du cowboy blanc et solitaire chevauchant dans un décor de Monument Valley, un autre cavalier sillonnait déjà les immensités américaines. Il montait des chevaux ibériques à demi sauvages, maniait un lasso de cuir tressé avec une précision redoutable, et connaissait le bétail mieux que quiconque sur le continent. Il s'appelait le vaquero — et c'est lui, le véritable premier cowboy de l'histoire.


Naissance d'un métier — Les hommes des haciendas

Le mot vaquero vient tout simplement de vaca, « vache » en espagnol, suivi du suffixe -ero désignant un métier. Un vaquero, c'est littéralement un « homme à vaches », un bouvier monté — mais cette définition modeste ne rend pas justice à ce qu'il est réellement devenu.


Dès les premières décennies qui suivent la conquête espagnole du Mexique, les haciendas de Nouvelle-Espagne ont besoin de main-d'œuvre montée pour gérer des troupeaux de bovins en expansion rapide sur des territoires immenses. Les colons espagnols, bien que cavaliers accomplis, sont trop peu nombreux pour assurer seuls ce travail colossal. Ils se tournent alors vers la population locale. Les propriétaires terriens montent les Indiens autochtones sur des chevaux bien dressés et leur enseignent les rudiments du maniement du bétail.


Ces premiers vaqueros sont donc, dans leur immense majorité, des hommes d'origine mésoaméricaine indigène — un fait historique longtemps occulté par la mythologie hollywoodienne du cowboy. L'historien Pablo A. Rangel, spécialiste de l'histoire des vaqueros, parle d'une « histoire oubliée de plusieurs siècles de pratique équestre dans les Amériques » qui enracine les vaqueros dans le passé colonial. Par la suite, des métis (mestizos), des hommes d'ascendance africaine et des travailleurs d'origines diverses viendront grossir leurs rangs, faisant du monde des vaqueros l'un des plus métissés du continent.


Des élèves qui dépassent les maîtres

Ce qui distingue les vaqueros des simples cavaliers, c'est qu'ils ne se contentent pas d'appliquer les techniques équestres importées d'Espagne : ils les réinventent entièrement, les adaptant aux réalités du terrain américain avec une inventivité remarquable.


Les vaqueros tressent leurs propres reatas — des cordes de cuir brut tressé (rawhide), longues de 60 à 100 pieds (18 à 30 mètres), bien plus longues que les cordes en chanvre ou en herbe qui seront utilisées plus tard par les cowboys texans. La fabrication d'une reata est un art en soi : pour obtenir une corde finie de 65 pieds (environ 20 mètres), il faut partir de lanières d'environ 100 pieds (30 mètres), car le tressage consomme un tiers de la longueur. Le travail se fait à sec — des lanières mouillées créeraient des espaces en séchant, ruinant la texture et la résistance de la corde. Les maîtres tresseurs utilisent des pinces à mâchoires polies pour travailler les lanières sans les endommager.


Ils perfectionnent l'art du lasso (lazo, « nœud » ou « attache » en espagnol) et développent la technique du dally — de l'espagnol dar la vuelta, « faire un tour » — qui consiste à enrouler rapidement la corde autour du horn de la selle après avoir attrapé un animal, plutôt que de l'attacher en dur. Cette technique permet de contrôler la tension par friction, comme un pêcheur « joue » un poisson, ce qui réduit le choc et préserve à la fois le cheval et le cavalier. Mais elle exige une habileté extrême : plus d'un vaquero y a laissé un pouce ou un doigt, pris dans la corde au moment de l'enroulement.


Ils dressent des chevaux sauvages, fabriquent leurs propres selles en adaptant la selle militaire espagnole au travail du ranch — c'est un vaquero qui, par nécessité, invente le horn de la selle, cet élément distinctif de la selle western qui n'existait pas sur les selles espagnoles d'origine. Ils conçoivent des hackamores (de l'espagnol jáquima, « licol »), des bosals, et développent un système progressif de dressage allant du licol au mors, qui deviendra la base de la bridle horse tradition californienne.


Un vocabulaire qui traverse les frontières

L'héritage linguistique des vaqueros est massif. La quasi-totalité du vocabulaire du cowboy américain vient directement de l'espagnol, témoignant de la profondeur de cette transmission culturelle :


Lasso vient de lazo (nœud, attache). Lariat vient de la reata (la corde tressée). Rodeo vient de rodear (encercler, rassembler). Corral est le mot espagnol pour enclos. Mustang vient de mesteño ou mostrenco (animal sans maître, errant), lui-même dérivé de mesta, l'organisation médiévale espagnole de gestion des troupeaux transhumants. Bronco signifie « rude, sauvage » en espagnol. Chaps vient de chaparreras, les jambières de cuir protégeant du chaparro (broussaille épineuse). Ranch vient de rancho (petite communauté rurale). Buckaroo est l'anglicisation déformée de vaquero. Hackamore vient de jáquima (licol). Quirt (cravache courte) vient de cuarta (quart). Stampede vient de estampida. Cinch (sangle) vient de cincha. Remuda (groupe de chevaux de rechange) est resté tel quel.


Ce n'est pas un emprunt superficiel : c'est le signe que tout le système conceptuel du travail du bétail à cheval a été transmis des vaqueros aux cowboys anglo-américains. Les mots portaient les techniques, les outils et les savoir-faire avec eux.


Le travail quotidien — Bien plus que de la monte

Le vaquero n'est pas seulement un cavalier : c'est un gestionnaire de bétail complet. Son travail suit le rythme des saisons. En février, mars et avril, c'est le temps du rodeo — non pas le spectacle moderne, mais le grand rassemblement du bétail où les animaux sont triés, comptés, marqués au fer (branded), castrés et identifiés par des marques aux oreilles (earmarked). L'abattage, la matanza, commence généralement en juillet ou août.


Le vaquero doit aussi protéger les troupeaux contre les prédateurs — loups, grizzlys de Californie, et plus tard les voleurs de bétail. Il doit dresser les jeunes chevaux, réparer son équipement, entretenir les enclos. Sur les haciendas éloignées et largement autosuffisantes, les vaqueros sont aussi artisans : ils tressent leurs reatas, façonnent leurs selles, forgent leurs mors et leurs éperons (espuelas). Les plus beaux éperons, couverts de gravures et de travail d'argent, sont fabriqués en Mexique central et témoignent de la fierté que les vaqueros attachent à leur métier.


Le statut du vaquero varie considérablement. Sur les missions franciscaines de Californie — une chaîne de 21 missions s'étendant de San Diego jusqu'à Sonoma, au nord de la baie de San Francisco, fondées entre 1769 et 1823 — les vaqueros indigènes sont divisés en catégories. Ceux qui montent à cru (bareback) ne reçoivent qu'une chemise, une couverture et un pagne. Ceux qui montent avec selle reçoivent un équipement complet : chemise, gilet, pantalon, chapeau, bottes, éperons, selle, bride et reata. Les vaqueros des collines (hill vaqueros), qui travaillent sur les ranchos éloignés (asistencias), vivent plus isolés et conservent souvent un mode de vie plus traditionnel.


La charreada — L'ancêtre du rodéo

Partout où les vaqueros se rassemblent, la compétition naît spontanément. Lors des grandes fêtes (fiestas) et des rassemblements de bétail, les vaqueros rivalisent d'habileté pour démontrer leur maîtrise du cheval et de la corde. Ces compétitions informelles entre haciendas deviennent, dès le XVIe siècle, les premières charreadas — des démonstrations codifiées de techniques équestres et de maniement du bétail qui constituent le véritable ancêtre du rodéo moderne.


La charrería, reconnue en 2016 par l'UNESCO comme patrimoine culturel immatériel de l'humanité, est le sport national du Mexique. Ses épreuves — monte de chevaux sauvages, roping, maniement du bétail — préfigurent directement les disciplines que l'on retrouve aujourd'hui dans les rodéos professionnels de la PRCA. Le spectacle des vaqueros maniant la reata avec virtuosité — ce qu'on appellera plus tard le trick roping ou floreo de reata — deviendra l'une des grandes attractions des Wild West Shows de la fin du XIXe siècle.


L'expansion vers le nord — Du Mexique au Southwest

Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, l'empire espagnol étend sa présence vers le nord, dans ce qui est aujourd'hui le Texas, l'Arizona, le Nouveau-Mexique et la Californie. Les vaqueros accompagnent cette expansion, apportant avec eux leur savoir-faire indispensable. Dès le début du XVIIIe siècle, l'élevage bovin de tradition hispanique s'était répandu sur une étendue prodigieuse du continent — du Nouveau-Mexique au nord jusqu'aux pampas de l'Argentine au sud.


C'est dans cette immense zone géographique que la tradition vaquera va se diversifier et donner naissance à des traditions régionales distinctes — le californio de la côte Pacifique, le charro du Mexique central, le gaucho des pampas argentines — toutes issues du même tronc hispano-mexicain, toutes adaptées à des terrains et des conditions différentes.


Une réputation sans égale

La réputation des vaqueros comme cavaliers et gestionnaires de bétail est telle que même les colons anglo-américains les plus ambitieux ne peuvent s'en passer. L'exemple le plus célèbre est celui de Richard King, un ancien capitaine de bateau à vapeur qui, en 1853, achète un domaine de 15 500 acres (environ 6 300 hectares) le long du ruisseau Santa Gertrudis, dans le sud du Texas, pour y fonder ce qui deviendra le King Ranch — le plus grand ranch des États-Unis.


King ne connaît rien à l'élevage. Il se rend alors à Cruillas, une petite ville du Tamaulipas dans le nord du Mexique, durement frappée par la sécheresse. Il achète tout le bétail de la communauté, puis, réalisant qu'il a besoin de bien plus que des animaux, il propose aux habitants entiers — hommes, femmes, enfants — de venir s'installer sur son ranch en échange d'un logement, de nourriture et d'un salaire mensuel. Environ cent familles acceptent.


Ces familles deviennent les Los Kineños — « les gens de King ». Ce sont eux qui enseignent à King comment travailler le bétail, dresser les chevaux, gérer un ranch. Les garçons et les filles fréquentent une école du ranch jusqu'à l'âge d'apprendre le métier de vaquero ou de vaquera. Les Kineños ne sont pas des cowboys saisonniers comme ceux des grandes transhumances : ce sont des travailleurs permanents, enracinés, dont les fils deviennent vaqueros comme leurs pères. Certains accèdent aux postes de caporal (contremaître), de mayordomo (chef de section) ou de remudero (responsable des chevaux). Leurs descendants travaillent encore au King Ranch sept générations plus tard.


L'héritage invisible

Lorsque les colons anglo-américains affluent au Texas après la guerre américano-mexicaine (1846-1848) et la ruée vers l'or de 1849, ils ne trouvent pas un territoire vierge : ils trouvent un système de ranching déjà pleinement développé, avec ses techniques, son équipement, son vocabulaire et ses cavaliers experts. Les nouveaux venus adoptent et adaptent le style vaquero — et beaucoup épousent des membres des anciennes familles rancheras hispano-mexicaines.


Mais l'histoire, telle qu'elle sera racontée par la suite — dans les dime novels, dans les Wild West Shows, puis à Hollywood — va progressivement effacer le vaquero au profit du cowboy anglo-américain. Les Mexicains et les Amérindiens, qui constituaient pourtant une part majeure de la main-d'œuvre des ranches, seront relégués aux rôles de bandits et de sauvages dans la fiction populaire. Il faudra attendre les travaux d'historiens modernes pour que la réalité reprenne ses droits : sans les vaqueros, il n'y aurait tout simplement pas de culture cowboy.



Du lasso à la selle, du rodéo au ranch, du vocabulaire à la philosophie de travail — tout ce que le monde associe au cowboy américain plonge ses racines dans la tradition hispano-mexicaine du vaquero. C'est le premier chapitre d'une histoire qui va bientôt se diviser en deux grands courants : la tradition californienne et la tradition texane. Deux écoles, deux philosophies — mais un seul héritage.


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