
La botte dans la culture populaire:
De l'écran à la haute couture
Les cowboys chantants : la botte devient costume
Dès les années 1930-1940, Hollywood invente le « singing cowboy » (Gene Autry, Roy Rogers), qui prend le relais des stars du western muet comme Tom Mix, déjà rencontré comme client de la maison Hyer. Sur ces écrans, la botte cesse d'être un simple outil de travail : elle devient un élément de costume, pensé pour se voir à l'image, photogénique avant d'être fonctionnel. C'est dans ce contexte que le bout, jusque-là plutôt rond ou carré pour des raisons pratiques, commence à s'affiner et à s'allonger : une esthétique cinématographique qui influencera durablement la silhouette de la botte, bien après la fin du western classique.
Du western à l'écran : le « John Wayne toe »
Passé l'ère des cowboys chantants, l'âge d'or du western hollywoodien fixe pour de bon la silhouette de la botte dans l'imaginaire mondial. En octobre 1951, John Wayne pousse la porte de l'atelier Lucchese (déjà rencontré dans l'article Les fondateurs) et commande une botte à bout carré marqué : la forme deviendra si reconnaissable qu'on la baptisera le « John Wayne toe ». L'acteur restera un client fidèle et un ami personnel de Sam Lucchese, qui le chaussera jusque dans True Grit et Rooster Cogburn.
Le mythe franchit ensuite l'Atlantique à contre-courant. Pour la trilogie du dollar de Sergio Leone (Pour une poignée de dollars, 1964 ; Et pour quelques dollars de plus, 1965 ; Le Bon, la Brute et le Truand, 1966), Clint Eastwood compose son personnage de l'« homme sans nom » avec ses propres bottes, fauves, apportées de sa garde-robe. Fait savoureux : ces westerns fondateurs sont tournés non pas dans l'Ouest américain, mais dans le désert de Tabernas, en Andalousie : la région même qui abrite la vieille tradition bottière espagnole, dont il est question dans l'article La botte hors d'Amérique du Nord.
Midnight Cowboy : la botte de l'exil
En 1969, le cinéma retourne l'image. Dans Midnight Cowboy, de John Schlesinger, Jon Voight incarne Joe Buck, un naïf plongeur texan qui débarque à New York en tenue de cowboy tape-à-l'œil (bottes comprises) pour s'y vendre aux femmes fortunées. Loin du héros lumineux des westerns chantants, la botte devient ici le costume d'un déraciné, le vestige d'un rêve qui se fracasse sur la ville. Seul film jamais classé X à avoir remporté l'Oscar du meilleur film (auquel s'ajoutent ceux de la mise en scène et du scénario adapté), il installe durablement une lecture plus trouble de l'icône : la botte peut aussi habiller la solitude et l'illusion.
De la musique « hillbilly » au « country and western »
Selon Michael Grauer, du National Cowboy & Western Heritage Museum, les musiciens qui jouaient ce que l'on appelait alors la musique « hillbilly » se sont approprié l'esthétique cowboy (bottes comprises) pour donner au genre une image plus grand public. C'est ce virage qui conduira, dans les années 1950, à rebaptiser le genre « country and western ». La botte n'accompagne donc pas seulement la musique : elle participe activement à la construction de son image.
Nudie Cohn et l'âge du rhinestone cowboy
C'est au couturier Nudie Cohn (un immigrant ukrainien devenu le tailleur des étoiles de Nashville, dont l'histoire complète est racontée dans la série Histoire de la chemise western — Les tailleurs du rodéo) que l'on doit l'extension de l'esthétique rhinestone à la botte. À partir des années 1950, les costumes à strass qu'il confectionne pour Hank Williams, Johnny Cash, Elvis Presley, Roy Rogers ou encore Porter Wagoner s'accompagnent de bottes assorties : la botte, ornée à l'excès, devient un signe ostentatoire de réussite dans le milieu de la country music : un costume de scène autant qu'une chaussure. L'expression passera dans le langage courant avec « Rhinestone Cowboy », la chanson de Glen Campbell (1975, écrite par Larry Weiss) : en tête à la fois du Billboard Hot 100 et du classement country, elle fait du « cowboy à strass » une figure aussi célèbre que douce-amère.
Le cowboy, icône camp et queer
À la fin des années 1970, la silhouette du cowboy (bottes, chapeau, jean moulant) connaît une autre vie, sur les pistes du disco. En 1977, le producteur français Jacques Morali fonde les Village People en puisant dans les archétypes virils de la culture gay urbaine : le cowboy, le motard, l'ouvrier du bâtiment. Le cowboy, incarné par Randy Jones, y devient un emblème camp (une masculinité américaine jouée au second degré), popularisé par des tubes comme Macho Man (1978). La botte western entre ainsi durablement dans le vocabulaire visuel de la culture queer, où elle n'a jamais cessé d'être portée et réinventée.
Urban Cowboy : la botte conquiert l'Amérique urbaine
En 1980, le film Urban Cowboy, avec John Travolta et Debra Winger, tourné autour du honky-tonk texan de Gilley's, déclenche une véritable ruée vers la botte western : y compris chez des citadins n'ayant jamais approché un ranch. Des avocats et des banquiers se mettent à porter des bottes à bout effilé et empeigne contrastée, comme on en voit à l'écran. Le phénomène dépasse largement le cinéma : la maison Ralph Lauren, au début des années 1980, intègre la botte western à ses collections de prêt-à-porter haut de gamme, achevant sa transformation, déjà entamée par Nudie Cohn, d'objet rural à signe de statut social.
La botte présidentielle : un symbole d'identité
Aux États-Unis, la botte western a aussi endossé un rôle politique : celui d'un marqueur d'authenticité et d'enracinement, texan en particulier. Lyndon B. Johnson, natif du Hill Country texan, fut l'un des clients les plus fidèles de Lucchese dès 1952 ; devenu président, il reçut du grand public une paire en alligator noir signée Tony Lama, ornée du sceau présidentiel gaufré, aujourd'hui conservée à sa bibliothèque présidentielle d'Austin. Ronald Reagan porta à son tour des Tony Lama en autruche full quill (la peau du dos, la plus prisée, évoquée dans l'article Cuirs et peaux) frappées du même sceau.
Le symbole culmine avec George W. Bush : à la veille de son investiture, lors du bal texan « black tie and boots » (fait l'objet de l'article Codes et coutumes), il souleva le revers de son smoking pour dévoiler des bottes brodées de ses initiales, du sceau présidentiel et de l'étoile solitaire du Texas. Nombre de ses paires sortaient de l'atelier du bottier houstonien Rocky Carroll, surnommé « BOTUS » (Bootmaker of the United States, « bottier des États-Unis »), qui a chaussé sept présidents de bords opposés. De la selle au Bureau ovale, la botte reste un raccourci visuel puissant : celui d'un dirigeant qui revendique des racines dans la terre et le travail.
Yellowstone : le phénomène se répète
Quarante ans après Urban Cowboy, l'histoire se répète : depuis le lancement de la série Yellowstone en 2018, la botte western connaît un nouveau pic de popularité, surnommé le « Yellowstone effect » par l'industrie. Le phénomène dépasse largement les frontières américaines : jusqu'au Japon, où le magazine masculin Brutus consacre un dossier mode à l'esthétique cowboy, ou en Allemagne, où de jeunes citadins adoptent le style des personnages de la série. Sur le versant musical, le phénomène avait déjà été précédé, en 2019, par « Old Town Road » de Lil Nas X : ce croisement inédit de country et de trap, d'abord retiré du classement country du Billboard (jugé pas assez « country », décision aussitôt lue comme un geste de gatekeeping racial), avant de signer un record de 19 semaines en tête du Billboard Hot 100. La botte y était partout, du clip aux innombrables reprises. Côté mode, la vague « coastal cowgirl », virale sur TikTok à l'été 2023, a prolongé le mouvement en mariant l'esthétique western aux codes balnéaires de la côte Est. Plus inattendu encore : la chanteuse Beyoncé, avec son virage country assumé (culminant avec l'album Cowboy Carter en 2024), contribue à élargir le public de la botte western vers une clientèle plus urbaine et plus diverse. Ce mouvement porte un nom : le « Yee-Haw Agenda », expression forgée en 2018 par la Texane Bri Malandro pour désigner la réappropriation par la culture noire des codes vestimentaires de l'Ouest : chapeau, botte et santiag en tête. Loin d'un simple effet de mode, cette relecture réactive une réalité longtemps effacée des écrans : les cowboys afro-américains (anciens esclaves pour beaucoup) comptaient pour près d'un quart des convoyeurs de bétail au XIXe siècle, fait l'objet de l'article Les racines western — Des vaqueros aux arènes modernes. Plus d'un siècle après la commande de 1875 à Charles Hyer, la botte continue de migrer entre le ranch, l'écran et la rue : sans jamais cesser d'appartenir aux deux à la fois.
Sources
• Fox Weather — « From cattle drives to catwalks: The evolution of the modern cowboy boot » (citations de Michael Grauer, National Cowboy & Western Heritage Museum) : https://www.foxweather.com/lifestyle/cowboy-boot-history
• Fashion2Fiber (Ohio State University) — « Like a Rhinestone Cowboy: Country Music Style from the 1940's and Beyond » : https://fashion2fiber.osu.edu/exhibits/show/fashion-and-music/like-a-rhinestone-cowboy--coun
• Country Music Hall of Fame — « Nudie Cohn: The Original Rhinestone Cowboy » : https://countrymusichalloffame.org/exhibit/suiting-the-sound/nudie-cohn-the-original-rhinestone-cowboy/
• Country Music Hall of Fame — « Nudie Suits and Boots » : https://countrymusichalloffame.org/exhibit/suiting-the-sound/nudie-cohn-the-original-rhinestone-cowboy/nudie-suits-and-boots/
• uDiscoverMusic — « Nudie Cohn: Tailor To Country Music's Finest » : https://www.udiscovermusic.com/stories/nudie-cohn-tailor-country-fashion/
• Western Horseman — « Remembering Urban Cowboy » : https://westernhorseman.com/blogs/out-west/remembering-urban-cowboy/
• Rolling Stone — « Inside Country Music's Polarizing 'Urban Cowboy' Movement » : https://www.rollingstone.com/music/music-country/inside-country-musics-polarizing-urban-cowboy-movement-38886/
• Wide Open Country — « The Fashion of 'Urban Cowboy' is Still Visible Today » : https://www.wideopencountry.com/urban-cowboy-fashion/
• Yahoo Finance — « Yellowstone: Western wear is 'going to briefly take over the world,' retail exec says » : https://finance.yahoo.com/news/yellowstone-western-wear-retail-exec-163404059.html
• Business of Fashion — « Why Fashion Can't Kick Its Cowboy Obsession » : https://www.businessoffashion.com/articles/retail/cowboy-boots-western-wear-fashion/
• WWD (Women's Wear Daily) — « From Beyonce to 'Yellowstone,' Why Cowboy Core Fashion Is Everywhere » : https://wwd.com/footwear-news/shoe-industry-news/cowboy-core-shoes-trends-1237702832/
• W Magazine — « The Yeehaw Agenda Explained: Why the Black Cowboy Is Suddenly Back in Fashion » (terme forgé par Bri Malandro, 2018) : https://www.wmagazine.com/story/yeehaw-agenda-explained-black-cowboy
• Dictionary.com — « Yeehaw Agenda » (origine et définition du terme) : https://www.dictionary.com/culture/pop-culture/yeehaw-agenda
• Britannica — « Midnight Cowboy » (1969, Joe Buck / Jon Voight, seul film classé X oscarisé meilleur film) : https://www.britannica.com/topic/Midnight-Cowboy
• American Songwriter — « Glen Campbell, 'Rhinestone Cowboy' (1975), écrite par Larry Weiss » : https://americansongwriter.com/on-this-day-in-1975-glen-campbell-turned-this-larry-weiss-track-into-a-country-no-1-after-years-of-paying-his-dues/
• Towleroad — « Gay Iconography: The Macho, Macho Men of the Village People » (Jacques Morali, 1977 ; archétypes de la culture gay ; cowboy Randy Jones) : https://www.towleroad.com/2016/03/gay-iconography-the-macho-macho-men-of-the-village-people/
• Billboard — « Lil Nas X's 'Old Town Road' Leads Billboard Hot 100 for 19th Week » (record de semaines n°1) : https://www.billboard.com/pro/lil-nas-x-old-town-road-number-one-hot-100-19-weeks/
• Entertainment Tonight — « The Coastal Cowgirl Aesthetic for Summer 2023 » (tendance TikTok) : https://www.etonline.com/saddle-up-for-the-coastal-cowgirl-aesthetic-shop-western-inspired-styles-for-summer-2023-204926
• Wikipedia — « Rhinestone Cowboy » : https://en.wikipedia.org/wiki/Rhinestone_Cowboy
• Wikipedia — « Randy Jones (singer) » (cowboy des Village People, 1977-1980) : https://en.wikipedia.org/wiki/RandyJones(singer)
• Fox Business — « 'Yellowstone' inspires Western fashion trend among fans embracing 'cowboy couture' » : https://www.foxbusiness.com/entertainment/yellowstone-tv-series-inspires-surburbanites-dress-like-cattle-ranchers-hit-series
