
Les fondateurs:
Des ateliers de fortune aux dynasties du cuir
Justin : la botte née sur la piste Chisholm
En 1877, à dix-huit ans, Herman Joseph Justin (né le 7 avril 1859 à Lafayette, dans l'Indiana, et que l'on appellera plus tard « Daddy Joe ») quitte sa ville natale pour devenir apprenti cordonnier à Gainesville, au Texas. Deux ans plus tard, il s'installe à Spanish Fort, directement sur la piste Chisholm que remontent les troupeaux en direction du Kansas. Il commence par réparer des bottes dans l'arrière-salle d'un barbier, avant de convaincre ce dernier, Frank See, de lui prêter 35 dollars (environ 1 140 dollars en 2026) pour lancer sa propre affaire. See achète la première paire fabriquée par Justin, et la portera plus de vingt-cinq ans.
L'entreprise familiale doit beaucoup à son épouse, Annie Justin, épousée en 1887. Vers 1894, elle conçoit elle-même un kit d'automesure (ruban à mesurer et fiche d'instructions) permettant à n'importe quel cowboy de prendre ses propres mensurations et de commander ses bottes par correspondance, où qu'il se trouve. Annie ne se limite pas à cette innovation commerciale : elle participe directement à la conception, à la coupe et à l'ajustage des bottes, aux côtés de son mari et de leurs sept enfants. En 1889, l'arrivée du chemin de fer à quelques kilomètres de Spanish Fort pousse la ville (Justin compris) à se déplacer vers la nouvelle voie ferrée, donnant naissance à la localité de Nocona.
Deux fils, John et Earl, rejoignent l'affaire en 1908, qui devient H.J. Justin and Sons. À la mort de Daddy Joe en 1918, ses enfants poursuivent son œuvre, jusqu'à ce qu'un désaccord familial, en 1925, ne donne naissance à une seconde maison tout aussi durable.
Hyer : de la commande de 1875 à la dynastie d'Olathe
L'histoire de la commande passée en 1875 au cordonnier Charles Hyer d'Olathe (bout pointu, talon haut et incliné, tige échancrée) fait l'objet de l'article Naissance de la botte cowboy moderne. Ce succès local pousse Charles et son frère Edward à fonder, en 1880, la Hyer Boot Company. La maison équipe aussi bien les cowboys de la région que des figures plus célèbres : Buffalo Bill Cody, Tom Mix, ou encore Will Rogers comptent parmi ses clients. La famille Hyer dirige l'entreprise pendant près d'un siècle, jusqu'à sa cession, en 1977, à la Ben Miller Boot Company.
Lucchese : le savoir-faire sicilien au service de la cavalerie
Salvatore « Sam » Lucchese naît en 1868 à Palerme, en Sicile, dans une famille de cordonniers. Il émigre aux États-Unis en 1883 avec sa famille et s'installe à San Antonio, où il ouvre avec son frère Joseph un atelier près de Fort Sam Houston : garnison de cavalerie. Leur première clientèle sera militaire avant d'être civile. Sam Lucchese s'illustre par son souci constant de moderniser la production : dès 1919, l'atelier produit quotidiennement trente-cinq paires de bottes sur mesure.
Son installation s'inscrit dans un mouvement migratoire plus large : alors que moins de 200 Italiens étaient recensés au Texas en 1870, on en comptera plus de 8 000 en 1920, portés par des réseaux d'entraide communautaire à San Antonio. Victime d'une attaque cérébrale en 1923, Sam Lucchese cède la direction à son fils Cosimo. La maison restera familiale sur plusieurs générations avant d'être vendue, en 1970, à Blue Bell Incorporated : la société mère de Wrangler. Le siège de la maison ne quittera San Antonio pour El Paso qu'en 1986.
Tony Lama : du cordonnier militaire à la légende d'El Paso
Comme Lucchese quelques décennies plus tôt, c'est un poste militaire qui ouvre la voie. Né en 1887 à Syracuse, dans l'État de New York, de parents immigrés italiens, Tony Lama perd ses parents à onze ans et apprend le métier de cordonnier auprès d'un oncle. Engagé comme cordonnier dans l'armée américaine, il est affecté en 1910 à Fort Bliss, au Texas, sous le commandement du général John J. Pershing. Son service achevé, il s'installe à El Paso et ouvre, en 1912, un atelier de réparation de chaussures sur East Overland Street. Cette première année, avec un seul employé, il fabrique vingt paires de bottes.
Tony Lama épouse Esther Hernández en 1917 ; leurs six enfants rejoindront tous, à terme, l'entreprise familiale. Au fil des décennies, la maison gagne en réputation jusqu'à devenir l'une des plus grandes manufactures de bottes du Texas.
Enid Justin : la fille qui refusa de quitter Nocona
En 1925, la famille Justin décide de déplacer H.J. Justin and Sons vers la grande ville de Fort Worth. Une des filles de Daddy Joe, Enid Justin, s'y oppose : elle avait commencé à travailler dans l'atelier de son père dès l'âge de douze ans, en 1906, et dessiné son premier patron de botte à quatorze ans, en s'inspirant, dira-t-elle plus tard, du motif d'un canapé de velours brodé. Plutôt que de suivre sa famille, elle choisit de rester à Nocona et d'y fonder sa propre maison avec les quelques artisans restés sur place.
La Nocona Boot Company ouvre ses portes le 1er septembre 1925. Son mari, Julius Stelzer, en assure la présidence officielle, tandis qu'Enid occupe elle-même tous les postes nécessaires (expédition, recouvrement, vente) avant de prendre pleinement les rênes de l'entreprise. Dès la première année, elle structure elle-même la chaîne de production en départements distincts (découpe, ajustage, montage) donnant à sa jeune entreprise une organisation déjà digne d'une manufacture établie. C'est elle, aussi, qui dessine l'essentiel des motifs décoratifs (sur les tiges comme sur les bouts) qui feront la signature visuelle de la marque. Connue dans toute la région sous le nom de « Miss Enid », elle dirigera la maison pendant cinquante-six ans, la conduisant à travers la Grande Dépression puis la Seconde Guerre mondiale, dans un secteur alors presque entièrement dominé par les hommes.
Rios of Mercedes : l'autre histoire d'immigration
Toutes ces maisons portent, à des degrés divers, la trace de l'immigration italienne : Lucchese, Tony Lama. Une sixième histoire, plus tardive mais à la lignée plus ancienne encore, vient élargir ce tableau : celle de la famille Rios, dont le métier de zapatero (cordonnier) se transmet de génération en génération depuis au moins 1853, à General Terán, dans l'État mexicain de Nuevo León, où elle fabrique bottes et selles pour l'armée mexicaine.
C'est la Révolution mexicaine qui pousse la famille vers le nord : Zeferino Rios émigre aux États-Unis en 1917 et s'installe d'abord à San Benito, au Texas, dans la vallée du Rio Grande. En 1928, il ouvre avec son frère Abraham la Rios Boot Company à Raymondville ; l'année suivante, un désaccord entre les deux hommes pousse Zeferino à se séparer et à fonder son propre atelier à Mercedes, une soixantaine de kilomètres plus au sud. La ville, surnommée « la Reine de la Valley », devient à son tour un haut lieu de la botterie texane, comptant jusqu'à une douzaine d'ateliers à son apogée : un héritage dont témoignent aujourd'hui une trentaine de statues de bottes disséminées dans ses rues, à la mémoire de Zeferino Rios.
Celui-ci prend sa retraite à la fin des années 1960. En 1975, un duo père-fils originaire de l'ouest du Texas, Joe et Trainor Evans, reprend l'atelier et le dirige pendant plus de quarante ans. Contrairement aux cinq maisons précédentes, Rios of Mercedes ne sera jamais absorbée par un grand groupe : elle reste, encore aujourd'hui, une entreprise familiale indépendante, qui a depuis donné naissance à plusieurs marques sœurs sous l'appellation Rios Family of Brands.
Cinq destins, un seul toit, ou presque
Au tournant du XXe siècle, ces cinq premières maisons suivent des chemins divergents. La plus inattendue des réunions a lieu en 1981 : John Justin, petit-fils de Daddy Joe et alors à la tête de Justin Industries, rachète les parts majoritaires de la Nocona Boot Company, à sa propre tante, Enid Justin, après cinquante-six ans d'indépendance. Justin Industries absorbe ensuite Tony Lama en 1990, avant d'être elle-même rachetée en 2000 par Berkshire Hathaway, le groupe de Warren Buffett, pour 600 millions de dollars (environ 1,1 milliard de dollars en 2026). Justin, Nocona et Tony Lama se retrouvent ainsi réunies sous un même toit corporatif, rebaptisé Justin Brands.
En 1999, l'usine historique de Nocona ferme ses portes, mais la marque Nocona Boots ne disparaît pas : sa production est transférée à El Paso, où elle continue aujourd'hui en tant que division à part entière de Justin Brands, aux côtés de Justin et Tony Lama. Pour l'ensemble de ce groupe, la consolidation sous Berkshire Hathaway a entraîné une délocalisation progressive de la fabrication : la majeure partie des bottes Justin et Tony Lama est désormais produite au Mexique, seules certaines lignes (notamment les Justin Original Workboots) conservant une fabrication américaine.
Hyer, de son côté, est cédée à la Ben Miller Boot Company en 1977 ; sa production s'éteint peu après. Mais en 2023, Zach Lawless, arrière-arrière-petit-fils de C.H. Hyer, relance la marque après dix-huit mois passés à León, au Mexique, à apprendre le métier aux côtés des artisans locaux. Les bottes HYER y sont aujourd'hui fabriquées, en construction Goodyear welt : la marque est présente dans plus de 300 points de vente et est sponsor officiel de l'American Rodeo et de la National High School Rodeo Association. Lucchese suit une troisième voie : rachetée par Blue Bell en 1970, elle passe ensuite à Arena Brands en 1998 et reste, elle, fabriquée à El Paso, Texas, où quelque 200 artisans produisent ses bottes à la main : Made in Texas revendiqué sur son site officiel. Rios of Mercedes, seule des six maisons à n'avoir jamais changé de famille propriétaire, fabrique toujours l'intégralité de ses bottes dans son atelier de Mercedes, Texas, à raison de quarante à cinquante paires par jour : l'une des dernières manufactures artisanales de bottes encore actives aux États-Unis.
Sources
• Justin Boots — « Our Story » : https://www.justinboots.com/en/our-story.html
• North 40 Outfitters — « Stepping Through Time: Celebrating 145 Years of Justin Boots » : https://north40.com/blog/145-years-of-justin-boots
• Texas State Historical Association — « Justin Industries » : https://www.tshaonline.org/handbook/entries/justin-industries
• Texas State Historical Association — « Justin, Herman Joseph » (né le 7 avril 1859 à Lafayette, Indiana) : https://www.tshaonline.org/handbook/entries/justin-herman-joseph
• Plains Humanities Encyclopedia (University of Nebraska-Lincoln) — « Justin, H. J., and Sons » : https://plainshumanities.unl.edu/encyclopedia/doc/egp.ind.033.html
• Wide Open Country — « A Brief History of Cowboy Boots: From the Ranch to the Dance Floor » : https://www.wideopencountry.com/history-of-cowboy-boots/
• Kansas Historical Society — « Hyer Cowboy Boots » : https://www.kansashistory.gov/kansapedia/hyer-cowboy-boots/10301
• Bullock Texas State History Museum — « Lucchese Boot Company » : https://www.thestoryoftexas.com/artifact-stories/lucchese-boot-company/
• Texas State Historical Association — « Lucchese, Sam » : https://www.tshaonline.org/handbook/entries/lucchese-sam
• Texas State Historical Association — « Tony Lama Company » : https://www.tshaonline.org/handbook/entries/tony-lama-company
• Tony Lama Boots — « Our Story » : https://www.tonylama.com/en/our-story.html
• Encyclopedia.com — « Justin, Enid (1894–1990) » : https://www.encyclopedia.com/women/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/justin-enid-1894-1990
• Carol A. Lipscomb — « The Lady Makes Boots: Enid Justin and the Nocona Boot Company » (TCU Press, prix Lou Halsell Rodenberger ; conception des motifs par Enid Justin) : https://www.tcupress.com/9781682830956/the-lady-makes-boots/
• Berkshire Hathaway — « Justin Industries To Be Acquired » : https://www.berkshirehathaway.com/news/jun2000.html
• Berkshire Hathaway — « Cash Tender Offer for Justin Industries Successfully Completed » : https://www.berkshirehathaway.com/news/jul2600.html
• in2013dollars.com (données de l'indice des prix à la consommation, Bureau of Labor Statistics) — « $1 in 1879 → 2026 | Inflation Calculator » : https://www.in2013dollars.com/us/inflation/1879?amount=1
• Rios Family of Brands — « The History » : https://riosfamilyofbrands.com/the-history
• Rios Family of Brands — « Family Roots » : https://riosfamilyofbrands.com/family-roots
• Rios of Mercedes — « Our Story » : https://riosofmercedes.com/our-heritage/our-story
• Mercedes Economic Development Corporation — « Mercedes Boot-Making History and Tradition » (témoignage de l'historienne locale Beatrice Edwards ; arrivée de Zeferino Rios aux États-Unis en 1917) : https://mercedesedc.com/mercedes-corner/mercedes-boot-making-history-and-tradition
• The Texas Bucket List — « Rios of Mercedes Boot Company in Mercedes » : https://thetexasbucketlist.com/2023/10/the-texas-bucket-list-rios-of-mercedes-boot-company-in-mercedes/
• Wikipédia — « Enid Justin » (citation sourcée auprès du National Cowgirl Museum and Hall of Fame ; rachat des parts de la Nocona Boot Company par John Justin en 1981) : https://en.wikipedia.org/wiki/Enid_Justin
• Wikipédia — « Justin Boots » : https://en.wikipedia.org/wiki/Justin_Boots
