
Des origines lointaines:
Perse, Inde et la route du coton
Bien avant de sécher la sueur d'un cowboy sous le soleil du Texas, le bandana est né à des milliers de kilomètres des plaines américaines, dans les ateliers de teinture du Gujarat et du Rajasthan. Son histoire commence par un geste simple et minutieux : nouer.
L'art du bandhani : nouer pour teindre
Tout commence avec un mot. « Bandana » vient du sanskrit bandhana (बन्धन), « lien » ou « attache », issu du verbe badhnati, « il noue ». Ce terme a donné en hindi et en ourdou bandhnu, littéralement « nouer pour teindre ».
Car le nom décrit d'abord une technique : la teinture par réserve. De minuscules portions de tissu sont pincées, serrées avec du fil, puis plongées dans le bain de couleur. Le colorant ne pénètre pas aux endroits liés. Et lorsque les liens tombent, le tissu révèle une constellation de petits points clairs sur fond coloré — la signature visuelle du bandana originel.
Cette technique porte un nom : le bandhani (ou bandhej en rajasthani). Elle s'est développée autour de la communauté Khatri, des artisans teinturiers du Gujarat et du Rajasthan dont le savoir-faire se transmet de génération en génération. Ses foyers historiques ? Jamnagar, Bhuj et Mandvi au Gujarat ; Jaipur, Udaipur et Bikaner au Rajasthan. Une règle y fait loi : plus les points sont petits et rapprochés, plus la pièce est jugée raffinée.
Le boteh persan, ancêtre du motif paisley
Le second héritage visuel du bandana ne vient pas d'Inde, mais de Perse. C'est le boteh (ou buta) : un motif en forme de larme à la pointe recourbée, dont les origines remontent aux empires achéménide (550–330 av. J.-C.) et sassanide (224–651 apr. J.-C.).
Sa forme n'est pas anodine. On l'associe traditionnellement au cyprès, arbre sacré du zoroastrisme symbolisant la vie et l'éternité, et à la flamme rituelle qui brûle dans les temples du feu.
Le motif migre vers le Cachemire au XVe siècle, sous l'impulsion du sultan Zayn-ul-Abidin, qui encourage l'installation d'artisans persans dans la région. Il s'épanouit véritablement sous l'Empire moghol. L'empereur Akbar (règne 1556–1605) porte lui-même des châles ornés de ce motif — parfois deux à la fois, en signe de statut — et en fait de prestigieux cadeaux diplomatiques.
C'est cette version cachemirie du boteh, tissée dans la fine laine de pashmina, qui deviendra en Occident le paisley — du nom de la ville écossaise qui le reproduira massivement, dès le début du XIXe siècle, sur ses métiers Jacquard.
La route commerciale vers l'Europe
Restait à franchir les océans. Ce sont les grandes compagnies des Indes orientales, néerlandaise puis anglaise, qui intensifient la route entre le sous-continent indien et l'Europe. Les Portugais, installés à Goa et Bombay dès le début du XVIIe siècle, avaient ouvert la voie — c'est d'ailleurs par le portugais que le mot transitera avant d'atteindre l'anglais.
Deux familles d'objets empruntent ce chemin en parallèle : les prestigieux châles du Cachemire, réservés à l'aristocratie, et des mouchoirs plus modestes, destinés au quotidien. Ces derniers viennent notamment de Pulikat, sur la côte de Coromandel — d'où leur surnom de pulikats —, et de Murshidabad, au Bengale, berceau des motifs que l'on associe aujourd'hui au bandana classique.
Deux techniques y coexistent : le bandhani noué, décrit plus haut, et l'impression au bloc de bois gravé, dite choppa (de l'hindi chhapna, « imprimer »), qui reproduit des motifs floraux en série.
L'usage de ces mouchoirs en Europe est d'abord... prosaïque. Au XVIIIe siècle, les amateurs de tabac à priser cherchent un tissu capable de masquer les taches sombres de leur habitude — un mouchoir blanc les trahit aussitôt. Les motifs colorés et bigarrés venus d'Inde règlent élégamment le problème.
C'est à cette époque que le mot « bandana » entre dans la langue anglaise. Le Merriam-Webster en situe la première attestation en 1730, l'Online Etymology Dictionary vers 1752 — les deux s'accordant sur le milieu du XVIIIe siècle. On rencontre alors parfois la forme ancienne « bandannoe », héritée du passage par le portugais.
Une pièce de luxe qui devient objet du quotidien
Ce double héritage — la technique du nœud venue d'Inde, le motif du boteh venu de Perse — explique pourquoi le bandana moderne combine encore deux esthétiques distinctes : les pois blancs du bandhani traditionnel, et les volutes du paisley d'inspiration persane.
À la fin du XVIIIe siècle, l'Europe cesse d'importer ces tissus pour les reproduire elle-même. Deux foyers se distinguent : Mulhouse, en France, et la Vale of Leven, en Écosse. C'est là que l'on maîtrise bientôt le procédé du rouge turc — celui-là même qui donnera au bandana sa couleur la plus emblématique.
Cette production, d'abord européenne puis américaine, va préparer le terrain. Car un tout autre monde s'apprête à s'emparer du bandana : celui des chemins de fer, des mines et, bientôt, des ranchs de l'Ouest américain.
Sources
• Merriam-Webster — « Bandanna » — https://www.merriam-webster.com/dictionary/bandanna
• Etymonline — « Bandanna : Etymology, Origin & Meaning » — https://www.etymonline.com/word/bandanna
• MAP Academy (Museum of Art & Photography, Bengaluru) — « Bandhani » — https://mapacademy.io/article/bandhani/
• Fibre2Fashion — « What is Bandhani? History, Origin, and Evolution of Rajasthan's Tie-Dye Tradition » — https://www.fibre2fashion.com/industry-article/10479/what-is-bandhani-history-origin-and-evolution-of-rajasthan-s-tie-dye-tradition
• Wikipédia — « Paisley (design) » — https://en.wikipedia.org/wiki/Paisley_(design)
• Impart Encyclopedia of Art — « Paisley | Motifs & Symbols, Textile » — https://imp-art.org/articles/paisley/
• Paisley.org.uk — « Paisley Pattern » — https://www.paisley.org.uk/paisley-history/paisley-pattern/
• Sable New York — « The History of Bandanas: Prints and Patterns to 1800 » — https://sablenewyork.com/blogs/news/history-of-bandanas-prints-and-patterns-to-1800
• Smithsonian Magazine — « The Global History of the Bandana » — https://www.smithsonianmag.com/innovation/global-history-bandana-180976040/
• Wikipédia — « Kerchief » — https://en.wikipedia.org/wiki/Kerchief
• Wikipédia — « Bandhani » — https://en.wikipedia.org/wiki/Bandhani
