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Les vaqueras — Femmes du rancho hispano-mexicain

Les vaqueras:
Femmes du rancho hispano-mexicain

Avant que le mot « cowgirl » n'existe, avant que le rodéo ne devienne un spectacle, des femmes montaient, géraient des troupeaux et possédaient des terres dans ce qui allait devenir le Texas, la Californie, le Nouveau-Mexique et l'Arizona. Elles n'étaient pas des exceptions marginales : elles s'appuyaient sur un cadre juridique qui les autorisait explicitement à le faire — un cadre que la conquête américaine allait progressivement effacer.



Un droit sans équivalent dans le monde occidental

Le fondement de cette réalité est juridique. À partir du XIIIe siècle, l'ensemble des territoires espagnols puis mexicains est régi par les Siete Partidas — le grand code castillan compilé sous le règne d'Alphonse X de Castille (1252–1284). Ce texte est, selon la Tarlton Law Library de l'Université du Texas (Austin, Texas), « unique parmi les systèmes juridiques européens et anglais de son époque » : il garantit aux femmes le droit de posséder des biens en leur propre nom, indépendamment de tout tuteur masculin. Elles peuvent acheter, vendre, hériter, passer des contrats, ester en justice.


En face, le droit anglais common law applique la doctrine de la coverture (feme covert) : au mariage, l'existence juridique de la femme est absorbée par celle de son mari. Elle ne peut posséder aucun bien propre, signer aucun contrat, ni agir en son nom. Comme le formule Blackstone dans ses Commentaires sur les lois d'Angleterre (1765) : « l'être même ou l'existence légale de la femme est suspendue pendant le mariage. »


Ce contraste n'est pas anodin. Les femmes des ranchos californiens et texans disposaient, en droit, de prérogatives que leurs contemporaines des États de l'Est n'obtiendraient qu'à partir de 1839 — et progressivement jusqu'au XXe siècle.



En Californie : les Californios et leurs rancheras

Sous l'administration espagnole puis mexicaine de la Californie (1769–1848), plusieurs femmes reçurent des concessions foncières directement du gouverneur, ou en héritèrent par succession légale.


Apolinaria Lorenzana (vers 1793–1884) en est l'exemple le mieux documenté. Arrivée de Mexico en 1800, orpheline placée à San Diego en Californie, elle refusa de se marier contrairement aux attentes coloniales, et consacra sa vie à l'enseignement et aux soins aux Indiens de la mission San Diego. Sa réputation de droiture lui valut le surnom de La Beata — « la pieuse ». En récompense de ses services, le gouverneur Juan Alvarado lui accorda deux concessions foncières : le Rancho Jamacha (8 881 acres, soit 3 594 ha, en 1840) et le Rancho Cañada de los Coches (28 acres, soit 11 ha, en 1843). Elle en acheta un troisième de ses propres deniers. Femme célibataire, elle vécut de ses revenus fonciers. Son destin après 1848 illustre le mécanisme réel de dépossession — commun à la plupart des propriétaires californios : non pas la common law en tant que telle, qui autorisait les femmes non mariées à posséder des biens, mais les exigences de preuve du California Land Act de 1851, incompatibles avec les diseños espagnols informels sur lesquels reposaient ses titres. Ses ranchos furent progressivement perdus ou confisqués. L'historien Hubert Howe Bancroft la retrouva en 1878, aveugle et sans le sou, dictant ses mémoires dans une chambre de Santa Barbara en Californie.


Juana Briones de Miranda (mars 1802 – 1889) incarne une autre voie vers l'indépendance. Née à Villa de Branciforte (près de l'actuelle Santa Cruz, Californie), elle bâtit dans les années 1830 un rancho prospère à Yerba Buena — le hameau mexicain qui allait devenir San Francisco — où elle élevait du bétail et vendait vivres et légumes aux équipages de passage. Fait plus rare encore : mariée à un soldat violent et alcoolique, elle obtint des autorités religieuses, en s'appuyant sur son droit à administrer ses propres biens, l'autorisation de vivre séparée et d'élever seule ses enfants — une émancipation matrimoniale impensable sous la common law. En 1844, elle acheta de ses propres deniers le Rancho La Purísima Concepción (4 400 acres, soit 1 781 ha), au pied des collines près de l'actuelle Palo Alto. Après l'annexion américaine, là où tant d'autres perdirent leurs terres, elle parvint à conserver les siennes. Le site de son ancien rancho est aujourd'hui un California Historical Landmark.


María Rita Valdez de Villa (vers 1791–1854) offre un dernier exemple, presque ironique au regard de l'histoire. Devenue veuve, elle reçut en 1838 la concession du Rancho Rodeo de las Aguas (4 539 acres, soit 1 837 ha) — les terres qui forment aujourd'hui Beverly Hills, dans le comté de Los Angeles en Californie. Elle y dirigea pendant près de deux décennies un élevage de bétail, une ferme et un jardin, là où s'élèvent désormais quelques-unes des propriétés les plus chères des États-Unis.



Au Texas : Las Siete Partidas sur le terrain

Au Texas espagnol puis mexicain, les mêmes principes juridiques s'appliquaient concrètement. María del Carmen Calvillo (1765–1856) en est la figure la plus documentée.


Née à San Antonio au Texas le 9 juillet 1765, aînée de six enfants, elle hérita du Rancho de las Cabras (le « Rancho des Chèvres ») après l'assassinat de son père en 1814. Lorsque son mari fut déclaré rebelle à la couronne espagnole, elle assuma seule la direction du domaine. Le 28 août 1828, elle pétitionna formellement le gouvernement mexicain pour un nouveau titre de propriété — qui lui fut accordé le mois suivant. En 1833, de nouveaux titres placèrent trois lieues de terres (la legua de terre mexicaine valait environ 4 428 acres, soit près de 13 285 acres, ou 5 376 ha, au total) sous son nom. Elle y construisit un système d'irrigation, un grenier et un moulin à sucre.


Les chroniques locales la décrivent montant à cheval, maniant le lasso et les armes « comme un homme » — formule révélatrice du décalage entre ses compétences réelles et ce que l'observateur externe était prêt à admettre. Elle mourut le 15 janvier 1856, à 90 ans, ayant transmis ses terres à ses enfants adoptifs. Aujourd'hui, le Rancho de las Cabras fait partie du San Antonio Missions National Historical Park (San Antonio, Texas).



La rupture de 1848

Le traité de Guadalupe Hidalgo (2 février 1848) mit fin à la guerre américano-mexicaine et garantit formellement le respect des titres fonciers existants. Dans les faits, la transition juridique fut destructrice pour les propriétaires hispanophones des deux sexes.


En Californie, le California Land Act de 1851 obligea les propriétaires à prouver leurs titres devant une commission américaine selon des normes de preuve common law — incompatibles avec le système informel des diseños espagnols. Les frais juridiques, les appels interminables et la barrière de la langue dépossédèrent des dizaines de familles en moins d'une génération.


Au Texas, la common law fut adoptée en 1836 pour le droit pénal, et en 1840 pour le droit civil — mais avec une clause de sauvegarde maintenant les Siete Partidas pour les titres et contrats existants. Cette transition partielle permit à certaines Tejanas de conserver leurs biens, à condition qu'elles aient eu les moyens de les défendre.



Le fil invisible

María del Carmen Calvillo et Apolinaria Lorenzana ne sont pas des anecdotes pittoresques. Elles témoignent d'un modèle structurel : dans les territoires hispano-mexicains, la propriété foncière et la gestion du bétail n'étaient pas des activités exclusivement masculines. Ce modèle a préparé le terrain aux cattle queens des décennies suivantes — ces femmes qui, dans les années 1870 et 1880, conduiront leurs troupeaux sous leur propre marque jusqu'au Kansas.


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