
Deux histoires, deux missions originelles
Pour comprendre pourquoi l'équitation western et l'équitation classique sont si différentes, il faut remonter à la source : non pas aux selles, non pas aux mors, mais aux questions auxquelles chacune devait répondre. Car ces deux traditions ne sont pas nées du même besoin, ni du même terrain, ni du même monde.
L'équitation classique : la guerre, l'aristocratie, le manège
L'équitation classique européenne naît dans un contexte précis : la guerre et le pouvoir. À la Renaissance, la diffusion progressive des armes à feu sur les champs de bataille et l'évolution des tactiques militaires transforment le rôle de la cavalerie : la lourde cavalerie chevaleresque du Moyen Âge cède peu à peu la place à une cavalerie plus agile et maniable, capable d'exécuter des mouvements précis pour entrer et sortir de la mêlée. Le cheval de guerre doit s'arrêter net, pivoter, reculer, se cabrer pour frapper, et obéir à des aides millimétrées dans le chaos de la bataille.
On a longtemps raconté que les fameux airs relevés (la levade, la courbette, la croupade, la cabriole) étaient des figures de combat, destinées à protéger le cavalier ou à frapper l'ennemi. Les historiens sont aujourd'hui beaucoup plus prudents : aucune source d'époque ne documente vraiment l'usage de ces airs sur un champ de bataille, et la plupart relèvent davantage de la démonstration de maîtrise que de la tactique réelle. Ce que la guerre exigeait, ce n'était pas la cabriole, c'était la maniabilité : un cheval équilibré, rassemblé, capable de tourner sur les hanches et de repartir au quart de tour. Le reste (la beauté des airs) est né dans le manège, comme un art en soi.
C'est de cette nécessité (doublée du raffinement croissant des cours princières) que naissent, dès le XVIe siècle, les premières grandes académies équestres d'Europe. C'est en Italie qu'elles apparaissent d'abord : en 1532, le gentilhomme napolitain Federico Grisone ouvre à Naples une académie qui fera école dans toute l'Europe, et publie en 1550 son traité Gli ordini di cavalcare : le premier ouvrage équestre imprimé depuis l'Antiquité. Le modèle se diffuse ensuite vers le nord. En 1565, les Habsbourg posent les fondations de ce qui deviendra l'École d'équitation espagnole de Vienne (Vienne, Autriche) : la plus ancienne institution équestre classique encore en activité, inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture). En France, le Manège royal de Versailles s'impose comme le temple de l'équitation aristocratique, rayonnant sur toute l'Europe.
Mais l'histoire de l'équitation classique n'est pas seulement celle d'une contrainte : c'est aussi, très tôt, celle d'un débat sur la douceur. L'école italienne de Grisone était réputée brutale : mors sévères, châtiments, soumission par la force. C'est un élève de son successeur Gianbatista Pignatelli, le Français Antoine de Pluvinel (1552–1620), qui rompt le premier avec cette tradition. Envoyé enfant à Naples se former auprès de Pignatelli, Pluvinel rentre en France, fonde une académie à Paris et devient l'écuyer du jeune roi Louis XIII. Son principe, révolutionnaire pour l'époque, tient en une phrase : il faut obliger le cheval à prendre plaisir à ce qu'il fait, jusqu'à ce qu'il l'offre de lui-même. Un siècle plus tard, François Robichon de La Guérinière (1688–1751) publie en 1733 son École de Cavalerie (ouvrage que l'École de Vienne considère encore aujourd'hui comme sa bible équestre) et y codifie les principes de la légèreté, de l'équilibre et de la progression. De Pluvinel à La Guérinière, un fil se tend : celui d'un art qui cherche la coopération du cheval, non sa seule soumission. Ce fil, on le retrouvera : c'est l'un des fils rouges de cette série.
Le cheval classique est donc un cheval formé pour obéir : avec précision, avec constance, dans un cadre défini. Le cavalier l'encadre en permanence : mains, jambes, assiette agissent de concert pour maintenir l'animal dans une posture de rassembler, prêt à exécuter l'ordre suivant. C'est un dialogue continu, symétrique, codifié. L'espace de travail est le manège : un rectangle fermé, mesuré, maîtrisé. La discipline est une fin en soi.
Il faut toutefois nuancer une image trop lisse. Ces académies étaient des institutions aristocratiques et militaires, longtemps fermées aux femmes comme aux roturiers : une double exclusion qui n'a été pleinement levée que très tard, et que les femmes ont fini par renverser au point de dominer aujourd'hui le dressage de haut niveau. Cette histoire (des écuyères de cirque à la conquête olympique) fait l'objet de l'article Les femmes et les deux traditions.
L'équitation western : le bétail, le terrain, la survie
À l'autre bout du monde, une autre histoire se joue. En 1519, Hernán Cortés débarque au Mexique avec les premiers chevaux à remettre le pied sur le continent américain depuis leur disparition quelque dix mille ans plus tôt. Les conquistadors espagnols établissent des ranchos, importent du bétail, et ont besoin d'hommes à cheval pour gérer des troupeaux immenses sur des territoires sans bornes. Ces hommes, ce sont les vaqueros : du mot espagnol vaca, la vache. Les premiers vaqueros sont en grande partie des hommes indigènes mésoaméricains, formés par les Espagnols à la monte et au maniement du bétail, bientôt rejoints par des métis, des créoles, des Africains. Ensemble, ils forgent une tradition équestre entièrement tournée vers le travail.
Dès le début du XVIIIe siècle, cette culture se propage vers le nord (Texas, Arizona, Nouveau-Mexique) puis, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, atteint les vastes ranchos de Haute-Californie, portée par les missions franciscaines et les concessions de terres espagnoles. C'est là, sur la côte pacifique, que naît la tradition équestre la plus raffinée du monde western : la tradition vaquera californienne, dont la philosophie de dressage (du bosal au spade bit, sur cinq à sept ans de travail patient) représente l'un des systèmes de formation du cheval les plus exigeants jamais développés.
Lorsque cette tradition gagne les grandes plaines de l'Ouest américain au XIXe siècle (l'ère mythique des grandes transhumances, les cattle drives des années 1866 à 1886), elle est portée par un monde profondément multiculturel que l'imagerie hollywoodienne a longtemps effacé. Aux côtés des vaqueros mexicains travaillent des cavaliers autochtones, des métis, et un très grand nombre de cowboys noirs : les historiens estiment qu'environ un cowboy sur quatre était afro-américain. Beaucoup étaient d'anciens esclaves qui avaient acquis, dans les plantations du Sud, un véritable savoir-faire du bétail et du cheval, certains héritiers de traditions pastorales d'Afrique de l'Ouest, et l'avaient affiné au contact des vaqueros. La tradition western n'est donc pas l'œuvre d'un seul peuple : elle est, dès l'origine, une création collective et métissée : une histoire que la série Des vaqueros aux arènes modernes
