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Les premières voix de femmes:
pionnières oubliées des années 1920

Les premières voix de femmes:
pionnières oubliées des années 1920

Avant la radio, les femmes chantent. Elles chantent dans les églises, sur les porches, dans les cuisines, lors des veillées. Leur musique est au cœur de la transmission orale — ce sont souvent elles qui gardent vivants les répertoires de ballades, les hymnes, les berceuses héritées des ancêtres irlandais et écossais. Pourtant, quand l'industrie du disque s'éveille au potentiel commercial de la musique des campagnes américaines, elle regarde d'abord vers les hommes.

Tout bascule au début des années 1920, mais pas de la même manière pour tout le monde. Quand les maisons de disques réalisent qu'il existe un immense public rural avide d'entendre sa propre musique, elles créent leurs catalogues hillbilly en pensant prioritairement à un public masculin, avec des artistes masculins. La femme, dans l'imaginaire de l'industrie naissante, est dans le public — pas sur la pochette.

Et pourtant.

En avril 1924, deux musiciennes de Caroline du Nord, Samantha Bumgarner et Eva Davis, entrent dans le studio de la Columbia Phonograph Company à New York et deviennent les premières femmes à enregistrer de la musique country. En deux jours, elles gravent une douzaine de chansons — Bumgarner au banjo et au fiddle, Davis au banjo et en solo vocal. Leurs enregistrements ont une double distinction historique : ils sont parmi les premiers à documenter la musique de cordes du Sud, et ils constituent les premiers enregistrements de banjo à cinq cordes de style montagnard. Quelques mois plus tard, en juillet 1924, Roba Stanley, jeune fille d'Atlanta de 15 ans et fille du musicien Bob Stanley, enregistre pour Okeh Records — longtemps citée à tort comme la première femme à avoir gravé un disque country. Bumgarner et Davis l'avaient précédée de trois mois, dans un quasi-anonymat dont l'histoire ne les a jamais vraiment sorties.

C'est la Carter Family qui change tout. Quand Ralph Peer organise les légendaires sessions de Bristol en août 1927, c'est bien un trio mixte qu'il enregistre : A.P. Carter, son épouse Sara, et la belle-sœur Maybelle. Mais dans ce trio, deux des trois voix sont féminines — et c'est Maybelle Carter qui révolutionne la guitare. Son style de picking, le désormais célèbre « Carter scratch », consiste à jouer la mélodie sur les basses tout en grattant les aigus en rythme, une technique qui deviendra l'une des fondations de la guitare country et folk pour des générations. Sara, de son côté, chante avec une autorité frontale et sans artifice, une voix qui ne cherche pas à séduire mais à dire la vérité. Ensemble, elles posent les bases d'une esthétique vocale et instrumentale féminine qui résonnera pendant un siècle.

La radio amplifie le phénomène, mais filtre aussi les possibilités. Quand le Grand Ole Opry lance ses émissions en 1925, les femmes y apparaissent — mais rarement seules. Elles chantent en famille, en duo, en harmonie avec un frère ou un mari. L'image de la femme country que la radio construit est celle d'une présence harmonique, complémentaire, encadrée par la structure familiale. Chanter seule, avec son propre nom sur l'affiche, reste une transgression implicite.

Pourtant, dès la fin des années 1920, une poignée d'artistes commencent à fissurer ce moule. Moonshine Kate — de son vrai nom Rosa Lee Carson, fille de Fiddlin' John Carson — se produit avec son père sur la radio WSB d'Atlanta et enregistre pour Okeh Records à partir de 1925. Elle incarne un personnage comique et truculent, la « spirited, sharp-tongued hillbilly daughter » des sketchs musicaux centrés sur le commerce du moonshine. Son nom de scène lui est donné en 1928 par le talent scout d'Okeh, Polk Brockman. Elle chante avec une liberté de ton inhabituelle pour l'époque. Son nom est largement oublié aujourd'hui.

L'industrie du disque, dans sa division brutale entre « race records » et « hillbilly records », exclut doublement les femmes noires. Des chanteuses blues comme Bessie Smith ou Ma Rainey enregistrent massivement dans les années 1920 — mais dans un catalogue séparé, une autre industrie, un autre monde commercial. Pourtant, leurs techniques vocales, leur expressivité, leur manière de porter l'émotion à bout de voix traverseront les frontières que les catalogues tentent d'ériger. La country des décennies suivantes portera leurs empreintes sans presque jamais le reconnaître.

Ce que l'on retiendra de ces années fondatrices, c'est une contradiction durable : les femmes sont partout dans la genèse de la country — dans les harmonies de la Carter Family, dans les répertoires transmis de génération en génération, dans les voix qui remplissent les églises et les porches — mais l'industrie naissante ne leur construit aucune place propre. Elles sont les gardiennes invisibles d'une tradition dont les hommes deviennent les visages publics.

Il faudra attendre 1952 et Kitty Wells pour qu'une femme atteigne seule la première place des charts country. Mais les fondations de cette victoire, elles, sont posées dans les années 1920, par des mains et des voix dont beaucoup de noms se sont perdus.

Samantha Bumgarner et Eva Davis :

  • Wikipedia (en) — « Samantha Bumgarner » — en.wikipedia.org

  • Country Music Pride — « The First Ladies of Country Music: Samantha Bumgarner & Eva Davis » — countrymusicpride.com

  • Discography of American Historical Recordings — UC Santa Barbara — « Roba Stanley » — adp.library.ucsb.edu

  • Native Ground Books and Music — « Samantha Bumgarner: Original Banjo Pickin' Girl » — nativeground.com

  • Bluegrass Messengers — « Samantha Bumgarner and Eva Davis » — bluegrassmessengers.com

  • NC Department of Natural and Cultural Resources — « Aunt Samantha Bumgarner: Traditional Musician » — dncr.nc.gov


Roba Stanley :


Moonshine Kate / Rosa Lee Carson :


La Carter Family (Sara et Maybelle) et les sessions de Bristol :


Bessie Smith, Ma Rainey et la séparation race records / hillbilly records :

  • Quizlet — « Chapter 5: Race Records and Hillbilly Music (1920s and 1930s) » — quizlet.com

  • Wikipedia (en) — « The Okeh Laughing Record » — en.wikipedia.org

  • ScienceDirect — « Race records and hillbilly music: Institutional origins of racial categories » (William Roy, Poetics, 2004) — sciencedirect.com

  • TIME — « In Country Music, Ken Burns Explores the Genre's Black Roots » — time.com

  • Rolling Stone — « Rewriting Country Music's Racist History » — rollingstone.com

  • PBS American Masters — « The History of Black Artists in Country Music » — pbs.org

  • ResearchGate — « Race records and hillbilly music » (résumé de l'article de Roy, 2004) — researchgate.net


Kitty Wells :

  • Wikipedia (en) — « It Wasn't God Who Made Honky Tonk Angels » — en.wikipedia.org

  • Rolling Stone — « How Kitty Wells' Song Became Country's Greatest Diss Track » — rollingstone.com

  • Wikipedia (en) — « Kitty Wells » — en.wikipedia.org

  • NPR — « Kitty Wells: Don't Blame the Honky-Tonk » — npr.org

  • American Songwriter — « Kitty Wells: It Wasn't God Who Made Honky Tonk Angels » — americansongwriter.com


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