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Le Clogging, le Flatfooting et le Buck Dancing: quand le pied devient instrument

Le Clogging, le Flatfooting et le Buck Dancing:
quand le pied devient instrument

Si les English country dances ont posé les fondations structurelles de la danse américaine (les formations, les figures, le caller), le clogging en représente l'âme percussive. C'est la première forme de danse véritablement née sur le sol américain, fruit d'une rencontre improbable entre les traditions des îles Britanniques, de l'Afrique et des peuples autochtones d'Amérique. Et c'est dans les montagnes des Appalaches que cette alchimie s'est produite.



Les racines européennes : du Lancashire aux Appalaches

L'histoire commence en Angleterre, bien avant l'Amérique. On pense que le "clogging" est arrivé en Angleterre dès les années 1400, quand les sabots entièrement en bois furent remplacés par des chaussures en cuir à semelles de bois. Mais c'est la Révolution industrielle qui va véritablement donner naissance au clog dancing anglais. Le clog dancing s'est développé dans les filatures de coton du Lancashire où les sabots à semelles de bois étaient préférés au cuir parce que les sols étaient maintenus humides pour conserver un taux d'humidité élevé, important pour le filage du coton.


Un détail rarement raconté mérite d'être souligné : selon la tradition, le clog dancing fut d'abord dansé par les ouvrières des filatures. Pour suivre la cadence des machines, les jeunes fileuses battaient de leurs sabots le rythme de la navette filant d'un bord à l'autre du métier à tisser, chantant parfois en mesure, et rivalisaient d'adresse pendant les pauses. Ce n'est que plus tard que la pratique devint surtout masculine et professionnelle : à la fin du XIXᵉ siècle, les meilleurs clog dancers concouraient sur les scènes des music-halls : tel Dan Leno, sacré champion du monde de clog dancing dans les années 1880. Le clog dancing devint ainsi très populaire à l'époque victorienne parmi la classe ouvrière du nord de l'Angleterre.


Parallèlement, l'Irlande possédait une tradition de step dance remontant à plusieurs siècles, dont les origines exactes restent débattues parmi les historiens. Cette tradition irlandaise, combinée au Highland dancing écossais et aux danses anglaises, formait un riche répertoire de danses percussives que les immigrants emportèrent avec eux en traversant l'Atlantique.


Au début et au milieu du XIXᵉ siècle, les immigrants scots-irlandais cherchèrent des opportunités dans les Appalaches et apportèrent avec eux des formes précoces de clogging, comme le "Lancashire Clog".



La naissance dans les Appalaches : le grand melting-pot

Quand les Appalaches furent colonisées au milieu des années 1700 par les Irlandais, Écossais, Anglais et Germano-Néerlandais, les danses folkloriques de chaque région se rencontrèrent et commencèrent à se combiner dans un style improvisé de percussion du pied : le début de la clog dance telle qu'on la connaît aujourd'hui.


Mais les Européens n'étaient pas seuls dans ces montagnes, et c'est un point fondamental. Les Afro-Américains et les Amérindiens furent aussi des contributeurs essentiels au développement du clogging appalachien. Les Cherokee, peuple originel de ces montagnes, pratiquaient des danses avec un mouvement caractéristique pointe-talon qui s'est directement intégré au vocabulaire du clogging.


Bien que les colons écossais et irlandais du XVIIIᵉ siècle aient apporté le clog (un step dance caractérisé par un haut du corps très droit), les influences supplémentaires de la danse traditionnelle amérindienne avec son mouvement pointe-talon et du buck dancing afro-américain, dans lequel les bras pendent librement le long du corps, ont créé un style distinctement américain.


Accompagné d'une musique entraînante de fiddle et de bluegrass, le clogging était un moyen d'expression personnelle dans une terre de libertés nouvelles. Le danseur utilisait ses pieds comme un instrument pour produire des sons rythmiques et percussifs accompagnant la musique. Le clogging se danse en temps avec la musique : sur le temps fort généralement, le talon gardant le rythme.


Une précision s'impose ici, car une fausse étymologie circule abondamment dans le milieu du clogging : le mot "clog" ne vient pas du gaélique et ne signifie pas "temps". Le terme est attesté en moyen anglais avant 1350 au sens de "bloc de bois" ou de "poids attaché à la patte d'un animal", d'origine probablement germanique. C'est bien la chaussure de bois qui a donné son nom à la danse, et non l'inverse, ce qui est d'ailleurs cohérent avec l'histoire du clog dancing dans les filatures du Lancashire.

De ce mélange vivant est né ce qui est essentiellement la première danse véritablement née en Amérique.



Trois danses, trois tempéraments

Sous l'appellation générale de "danses percussives appalachiennes" coexistent en réalité trois formes distinctes, même si les frontières entre elles restent parfois floues :


Le Flatfooting est le style le plus ancien et le plus terre-à-terre. Le danseur garde les pieds près du sol, les genoux souples et fléchis, dans un style bas et enraciné. C'est une danse solo et improvisée : le danseur répond à la musique spontanément, créant ses propres rythmes. Alors que le clogging est plus chorégraphié et implique un travail de pieds plus élevé, le flatfooting permet l'improvisation et les danseurs gardent les pieds à plat et près du sol.


Le Buck Dancing a des racines profondément afro-américaines. Le buck dancing est une danse folklorique qui trouve son origine chez les Afro-Américains pendant l'ère de l'esclavage. Il était largement associé au Piedmont de Caroline du Nord et, plus tard, au blues. Le style se distingue par des pas plus hauts que le flatfooting, un torse droit et relativement immobile, et un accent sur les mouvements qui mettent le danseur sur la pointe des pieds plutôt que sur les talons. Le banjo et le buck dancing étaient tous deux des éléments importants de la culture afro-américaine et ont été documentés dès le XVIIᵉ siècle.


L'histoire du terme lui-même est chargée. Le clogging a aussi été façonné par le "buck dancing" afro-américain, qui est né pendant l'esclavage. Bien que les discussions sur le "buck dancing" fassent partie de l'histoire de la danse appalachienne, le terme s'est développé à partir de l'usage dérogatoire par les Blancs du mot "buck" pour désigner les hommes noirs pendant l'esclavage. Malgré cette origine blessante, le buck dancing est toujours pratiqué aujourd'hui comme un style unique par des danseurs noirs et blancs.


Le Clogging proprement dit est la forme la plus structurée et spectaculaire. Les mouvements sont plus grands, les pieds se lèvent plus haut du sol, et la danse tend vers la chorégraphie de groupe plutôt que l'improvisation solo. Le pas de base du clogging et du buck dancing consiste en un double "toe shuffle", où le danseur brosse vers l'avant la pointe puis le talon du pied libre, transfère son poids sur ce pied, puis bascule sur l'autre pied.



Le rôle social : plus qu'une danse, un lien communautaire

Dans les communautés isolées des Appalaches, le clogging et ses variantes jouaient un rôle social bien au-delà du simple divertissement. Le clogging a servi un objectif social et historique important dans les Appalaches, en particulier dans les communautés rurales. Au XIXᵉ et au XXᵉ siècle, les danses communautaires se déroulaient souvent dans les maisons des gens.


Les danseurs pratiquaient leur step dance freestyle tout en exécutant les figures de la Big Circle Dance ou du square dance : le clogging n'était pas une activité séparée, mais un ornement percussif ajouté aux danses sociales existantes. Les Irlandais ajoutèrent leur step dance bien-aimé aux set dances écossais, les Gallois et les Anglais ajoutèrent les figures de leurs propres country dances. Les esclaves africains n'étaient pas inconnus, et leur présence et leurs contributions enrichirent le caractère de l'ensemble.



De la montagne à la scène : la naissance du team clogging

Pendant des générations, le clogging resta une pratique informelle et locale : quelque chose qu'on faisait chez soi, dans la grange du voisin ou lors des frolics communautaires. Le tournant arrive en 1928, quand un folkloriste visionnaire change la donne.


Dans les années 1920, Bascom Lamar Lunsford ajouta le team clogging aux compétitions de son Mountain Dance and Folk Festival annuel à Asheville, Caroline du Nord, contribuant ainsi à établir le clogging comme un élément significatif du patrimoine culturel appalachien.


En 1928, Lunsford invita des groupes de square dance locaux à se produire dans une compétition sur scène. Sam Queen et les Soco Gap Dancers sont largement crédités d'avoir popularisé une forme excitante de clogging intégrée au square dance. Queen, surnommé "the dancingest man in the land", avait appris le calling auprès de Bob Love, un caller afro-américain : un détail qui rappelle une fois de plus le rôle central des Afro-Américains dans cette tradition.


Le moment de consécration nationale arrive en 1939. Dans un effort pour divertir le Roi et la Reine d'Angleterre et leur présenter la véritable culture américaine, le Président Franklin D. Roosevelt invita l'emblématique Soco Gap Dance Team (mené par Lunsford et Queen) à la Maison Blanche pour une performance historique. Après avoir dansé devant la Reine d'Angleterre, celle-ci déclara que leur danse lui rappelait le "clogging", un style de danse courant en Angleterre. Les médias reprirent le terme et le style de danse devint largement connu sous le nom de "clog dancing". Un retour aux sources linguistique fascinant : une danse née du croisement des traditions britanniques, africaines et amérindiennes dans les montagnes américaines se voit rebaptisée par la Reine d'Angleterre avec un mot anglais.



Le clogging et le tap dance : des cousins séparés à la naissance

Le clogging appalachien et le tap dance partagent des racines communes mais ont suivi des chemins radicalement différents. Le tap s'est développé principalement à New York au milieu du XIXᵉ siècle, quand des danseurs ont mélangé des rythmes et des pas africains avec des éléments des danses percussives irlandaises et britanniques. Il est devenu populaire dans le circuit du show-business. Le clogging, en revanche, a commencé comme un art rural enraciné dans la région des Appalaches.


Aux États-Unis, les pas de clog anglais se sont combinés avec les rythmes africains pour former le "buck and wing dancing", qui a évolué en tap dance. Le clogging est ainsi devenu le "cousin campagnard" du tap : l'un rural et communautaire, l'autre urbain et scénique, mais tous deux issus de la même rencontre entre l'Europe et l'Afrique sur le sol américain.



L'héritage vivant

Aujourd'hui, le clogging sous ses différentes formes reste vivant dans les Appalaches. Tout au long de son histoire, le step dance américain a été infusé d'éléments de nombreuses traditions, et ce processus continue aujourd'hui. Le line dance country-western, le disco, le break-dancing et le hip-hop se mêlent à des éléments du tap jazz, du step dance irlandais et canadien. Des festivals comme le Mountain Dance and Folk Festival d'Asheville (toujours actif) et le Shindig on the Green perpétuent la tradition. Le Floyd Country Store, à Floyd en Virginie, accueille chaque vendredi soir des sessions de flatfooting et de clogging, dans une ambiance qui n'a probablement pas beaucoup changé depuis un siècle.


La Caroline du Nord a officiellement désigné le clogging comme sa danse folklorique d'État, reconnaissant son importance dans le patrimoine culturel appalachien. Et le clogging s'est même exporté : il s'est répandu dans toutes les parties du monde ces dernières années, y compris au Japon, en Angleterre, au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie, ainsi que dans de nombreux pays européens.


Mais la vraie force du clogging, c'est qu'il reste fidèle à son essence : une danse où le pied est un instrument, où le corps tout entier fait de la musique, et où chaque danseur porte en lui, à travers chaque shuffle et chaque stomp, les échos de quatre continents qui se sont rencontrés un jour dans les montagnes brumeuses des Appalaches.

• Contrafusion — « Lovelace manuscript / Pattricke manuscript » https://contrafusion.co.uk/lovelace.htm

• Drexel University — « Dafydd's Lovelace MS Index » http://www.pages.drexel.edu/~white/dlovelacen.html

• Harvard University, DASH — « The Ward Dance Manuscript: A new source for seventeenth-century English country dance » https://dash.harvard.edu/server/api/core/bitstreams/e3cd1378-5a84-4b7b-8a2b-32eac8467154/content

• Bodleian Libraries, University of Oxford — « Playford's Dancing Masters: how to learn English country dances » https://visit.bodleian.ox.ac.uk/playford-english-country-dances

• The Oxford Research Centre in the Humanities — « The Dancing Master » https://www.torch.ox.ac.uk/the-dancing-master

• Country Dance & Song Society — « The Dancing Master, 1651-1728: An Illustrated Compendium » https://cdss.org/publications/read/online-library/the-dancing-master-1651-1728-an-illustrated-compendium-2/

• Historical Dance Society — Anne Daye, « John Playford and the English Dancing Master, 1651 » et « Historical Dance, vol. 4 n° 4, 2022, pp. 25-38 » https://historicaldance.org.uk/wp-content/uploads/conferences/OnCommonGround3-Daye.pdf — https://historicaldance.org.uk/wp-content/uploads/journal/volume4/HistDance-2022-V4N4-pp25-38-Daye.pdf

• Encyclopædia Britannica — « John Playford, Baroque Composer, Musicologist, Dancing Master » https://www.britannica.com/biography/John-Playford

• Greg Lindahl — « The English Dancing Master, 1651 » http://www.pbm.com/~lindahl/playford_1651/

• Dance in History — « England's Royal Dancing Masters, 1660-1714 » et « Mr Isaac's Six Dances » https://danceinhistory.com/2019/09/09/englands-royal-dancing-masters-1660-1714/ — https://danceinhistory.com/2022/08/25/mr-isaacs-six-dances/

• JSTOR — Jennifer Thorp, « The Gentleman Dancing-Master: Mr Isaac and the English Royal Court from Charles II to Queen Anne » https://www.jstor.org/stable/jj.12949050

• Histoire de bal — « Petite histoire de la danse sociale : le XVIIᵉ siècle » https://www.histoiredebal.com/en/2025/01/05/short-history-of-social-dancing-17th-century/

• Colonial Society of Massachusetts — « Selected American Country Dances and Their English Sources » https://www.colonialsociety.org/node/2007

• Encyclopedia Virginia — « Dance during the Colonial Period » https://encyclopediavirginia.org/entries/dance-during-the-colonial-period/

• Encyclopedia Virginia — « Sound in Jefferson's Virginia » https://encyclopediavirginia.org/entries/sound-in-jeffersons-virginia/

• Thomas Jefferson Foundation, Monticello — « Black Musicians in Jefferson's Virginia » https://www.monticello.org/research-education/for-scholars/conferences-and-symposia/virtual-fellow-s-forum-black-musicians-in-jefferson-s-virginia/

• Wikipédia — « The Dancing Master » et « John Playford » https://en.wikipedia.org/wiki/The_Dancing_Master — https://en.wikipedia.org/wiki/John_Playford


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