
Le Square Dance:
quand l'Amérique a dansé en carré
Le square dance est sans doute la danse la plus emblématique de l'histoire américaine, et la plus paradoxale. Né de la rencontre entre des traditions européennes aristocratiques et la réalité brute de la Frontière, il est devenu le symbole même de la vie communautaire rurale. Mais son histoire est aussi traversée par des ombres : l'effacement systématique des contributions afro-américaines, et une instrumentalisation politique qui en dit long sur les tensions raciales de l'Amérique.
Les ancêtres européens : du cotillon au quadrille
Le square dance n'est pas né d'un seul coup. Il est le produit d'une longue évolution qui commence dans les salons européens du XVIIIᵉ siècle. Une danse française appelée le cotillon devint populaire en Amérique à la fin du XVIIIᵉ siècle. C'était une danse en carré pour quatre couples. Les cotillons remplacèrent largement l'English country dance dans les salons américains, un engouement pour la mode française qui honorait peut-être l'assistance fournie par la France dans la défaite des Britanniques pendant la Révolution américaine.
Puis vint le quadrille. Dans les années 1820, un nouveau type de danse carrée française, appelé quadrille, était devenu la danse la plus populaire de la haute société en Amérique. Sa popularité se répandit par bateau à fond plat et par vapeur, et les reels scots-irlandais plus anciens adoptèrent sa formation à quatre couples. Le Lancers, un quadrille en cinq parties introduit depuis la France, devint particulièrement populaire dans les villes de la côte Est et à La Nouvelle-Orléans en Louisiane.
Les danses d'origine anglaise et deux danses françaises du XVIIIᵉ siècle (le cotillon et le quadrille, qui impliquaient toutes deux des couples en formation carrée et des combinaisons de pas de danse tels que le "ladies' chain") furent une influence primordiale sur le square dance.
Mais ces danses formelles venues d'Europe avaient un problème : elles exigeaient un apprentissage préalable. Les formes de danse européennes qui précédèrent le square dance n'étaient pas guidées par un dance caller. Les gens apprenaient les danses dans des écoles de danse et auprès de maîtres de danse itinérants. Avoir le temps et l'argent d'apprendre ces danses distinguait les classes moyennes et supérieures des classes inférieures.
C'est ici qu'entre en scène l'innovation qui allait tout changer.
L'invention du calling : la révolution afro-américaine
Le square dance appalachien du Sud est un hybride américain qui incorpore des éléments de traditions de danse de cultures variées. Il est construit sur un socle de reels scots-irlandais, et inclut des éléments de danse anglaise, française, afro-américaine et amérindienne. L'innovation la plus cruciale (le dance caller) fut le résultat de l'ingéniosité afro-américaine.
Comment est-ce arrivé ? Dès 1690, des violonistes esclaves jouaient pour des danses dans les plantations de Virginie, et au milieu du XVIIIᵉ siècle, les musiciens esclaves étaient courants dans les fonctions sociales blanches, aussi bien urbaines que rurales, dans toutes les colonies américaines. Ces musiciens, en jouant pour les danses des Blancs, apprirent les figures par observation. Des violonistes afro-américains fournissaient souvent la musique pour les écoles de danse, les maîtres de danse et les bals de la haute société. En jouant de leurs instruments, certains apprirent aussi les danses et les figures.
Et puis, à un moment donné, ces musiciens commencèrent à annoncer les figures à voix haute. Les preuves écrites du XIXᵉ siècle suggèrent que les premiers callers étaient des musiciens afro-américains et que la pratique du calling était courante dans la culture noire à travers tout le pays avant d'être adoptée par les Blancs et de devenir partie intégrante de la danse appalachienne.
La plus ancienne trace connue est paradoxale : c'est une plainte. En 1819, l'architecte Benjamin Latrobe (celui-là même qui travailla au Capitole des États-Unis) décrit un bal à La Nouvelle-Orléans où un musicien noir annonce les figures, et s'agace de sa « voix forcée et vile ». L'homme qui méprise le procédé nous en livre, sans le savoir, la première attestation écrite. Sur une cinquantaine de mentions de prompting relevées dans la première moitié du siècle, trois voyageurs européens jugent digne d'être noté que l'annonce soit faite par un musicien afro-américain : signe que la pratique leur était étrangère, et qu'elle était déjà installée là où ils la découvraient.
Cette innovation fut révolutionnaire : elle rendait la danse accessible à tous, sans avoir besoin de cours préalables ni de maîtres de danse. On pense que beaucoup de ces musiciens devinrent callers en raison du fossé d'alphabétisation et de formation formelle parmi les esclaves de l'époque. Le calling suivait probablement naturellement la convention du call-and-response de la musique africaine, avec la réponse étant, dans ce cas, les pas de danse eux-mêmes.
Cette invention ne fut pas bien accueillie par tous. Le maître de danse Charles Durang qualifia cette pratique de "coutume vile, gâchant la mélodie des airs". Mais le calling s'imposa malgré les résistances, car il était tout simplement plus efficace, et plus démocratique.
Les styles régionaux : pas un square dance, mais plusieurs
Au fur et à mesure que le square dance se répandit à travers le continent, il se diversifia en plusieurs styles régionaux distincts :
Le square dance du Sud et des Appalaches reste le plus proche des racines populaires. Il inclut des éléments des danses scots-irlandaises, anglaises, françaises, amérindiennes et afro-américaines. Il comprend notamment le Big Circle (un grand cercle pouvant accueillir un nombre illimité de couples) et les carrés traditionnels à quatre couples.
Le square dance du Nord-Est, populaire en Nouvelle-Angleterre, à New York et au Canada, est plus synchronisé et puise davantage dans le quadrille et le cotillon pour ses figures. Les couples se font face par paires et peuvent connaître les calls suffisamment bien pour les exécuter sans l'aide d'un caller.
Le square dance de l'Ouest (Western square dance), plus complexe et dynamique, a été influencé non seulement par le quadrille et les danses appalachiennes, mais aussi par les danses espagnoles et mexicaines du Sud-Ouest. Bien que le Western Square Dance ait aussi emprunté au quadrille et à la contra dance, il était plus étroitement lié aux danses de montagne appalachiennes comme le Big Set et le Kentucky Running Set. De plus, il fut influencé par des mouvements des danses espagnoles et mexicaines de l'Ouest et du Sud-Ouest.
La grande renaissance : Henry Ford et Lloyd Shaw
Au début du XXᵉ siècle, le square dance était en déclin. Les danses de couple (valse, fox-trot, puis les danses de l'ère jazz) l'avaient supplanté dans les salles de bal. Sa survie tenait aux communautés rurales isolées, surtout dans les Appalaches et l'Ouest.
Deux hommes vont lui redonner vie : pour des raisons radicalement différentes.
Le premier est Henry Ford, le magnat de l'automobile. Ford imputait aux Juifs l'invention du jazz, qu'il tenait pour un complot destiné à corrompre la société, et croyait pouvoir le contrer en ramenant l'Amérique à des danses et des musiques qu'il jugeait traditionnelles et blanches. En 1925, il annonça qu'il supplanterait le jazz par le square dance et fit venir 200 instructeurs du Midwest à Dearborn, dans le Michigan. Son maître à danser, Benjamin Lovett, publia le manuel Good Morning en 1926. Ford poussa surtout la danse dans les écoles publiques : à la fin des années 1920, environ la moitié des établissements américains l'enseignaient.
L'ironie est écrasante : Ford a consacré une fortune à promouvoir, comme symbole de pureté blanche, une danse née du métissage, et dont l'innovation fondatrice, le calling, avait été inventée par des musiciens noirs. Cet épisode, ses ressorts idéologiques et les simplifications qu'il suscite aujourd'hui font l'objet de l'article Henry Ford et le square dance, dans la rubrique À la loupe des danses western.
Le second personnage est bien plus lumineux. Lloyd Shaw, superintendant scolaire à Colorado Springs, dans le Colorado, entreprit un travail de collecte et de documentation des danses de l'Ouest radicalement différent de celui de Ford. Shaw collecta les danses et la musique des petites villes de l'Ouest pour compléter le matériel présenté par Ford et Lovett, et publia en 1939 Cowboy Dances, le premier ouvrage de référence sur le Western square dance. Shaw forma les Cheyenne Mountain Dancers, une troupe d'adolescents qui tournèrent dans plus de 50 grandes villes américaines dans les années 1930 et 1940. En 1949, l'American Academy of Physical Education décerna une citation "au programme de folk dance Lloyd Shaw, en tant que contribution remarquable à l'éducation physique".
Shaw est généralement reconnu comme le véritable artisan de la renaissance du square dance en Amérique : une renaissance fondée sur le respect de la tradition plutôt que sur un agenda idéologique. Son surnom, "Pappy", est devenu synonyme de square dance dans tout le pays.
Mais derrière « Pappy », il y avait Dorothy Stott Shaw, et lui rendre justice s'impose. Poète, bibliothécaire et enseignante à la Cheyenne Mountain School, où elle travailla aux côtés de Lloyd pendant quarante-cinq ans, elle fut bien plus qu'une épouse dans l'ombre. Elle supervisait les costumes, guidait et conseillait les jeunes danseurs, et prenait en charge l'infinité de détails qui permettaient à Lloyd de se consacrer à son œuvre. La plupart des historiens s'accordent aujourd'hui pour dire qu'elle a joué un rôle décisif dans le mouvement. Après la mort de Lloyd en 1958, elle devint une figure majeure du square dance à part entière : secrétaire exécutive de la Lloyd Shaw Foundation de 1964 à 1979, conférencière recherchée, elle porta seule l'héritage pendant quinze ans.
L'âge d'or et le déclin
Après la Seconde Guerre mondiale, le square dance connut un essor considérable. Le square dance passa d'une danse folklorique régionale à un art américain en grande partie grâce aux efforts de Lloyd Shaw, qui sollicita des instructions de danse auprès de callers de tout le pays pour les intégrer dans un programme national d'éducation physique pour les lycées.
Des clubs de square dance ouvrirent dans tout le pays. Les callers commencèrent à extraire des calls individuels des danses traditionnelles et à les recombiner de façon créative, donnant naissance au Modern Western Square Dance : une forme plus codifiée où le caller improvise des séquences en temps réel et où les danseurs doivent connaître un répertoire standardisé de figures.
Le square dance fut désigné danse folklorique officielle dans de nombreux États. Le décompte varie fortement selon les sources (de 22 à 31 États) parce que certaines législations distinguent « danse d'État » et « danse folklorique d'État », et que plusieurs désignations étaient temporaires. En 1982 et 1983, des résolutions du Congrès désignèrent le square dance comme danse folklorique nationale des États-Unis, mais là encore, il s'agissait de résolutions à durée limitée, jamais reconduites de façon permanente. Cette vague de désignations, à partir des années 1970, est le résultat d'une campagne organisée par le milieu du square dance pour en faire la danse nationale.
Mais à partir des années 1980, le square dance moderne commença à décliner. La standardisation croissante des calls (avec des niveaux de difficulté codifiés par l'organisation Callerlab) rendit la danse moins accessible aux novices. Les clubs vieillirent sans se renouveler. Aujourd'hui, le square dance traditionnel survit principalement dans les festivals folkloriques et les communautés appalachiennes, tandis que la version moderne maintient une communauté dédiée mais réduite de clubs à travers le pays.
L'héritage : bien plus qu'une danse
L'histoire du square dance est un miroir de l'Amérique elle-même. Une danse née de la rencontre de toutes les cultures (anglaise, française, écossaise, irlandaise, africaine, amérindienne, espagnole) qui a été tour à tour célébrée comme symbole national et instrumentalisée à des fins idéologiques. Une danse dont l'innovation fondatrice (le calling) est le fruit du génie afro-américain, mais dont l'histoire officielle a longtemps effacé cette contribution.
Aujourd'hui, des historiens comme Phil Jamison, auteur de Hoedowns, Reels, and Frolics: Roots and Branches of Southern Appalachian Dance, travaillent à rétablir la vérité sur ces origines multiculturelles. Et dans les montagnes de Caroline du Nord ou les dance halls du Texas, le square dance continue de vivre dans sa forme la plus authentique : celle d'une communauté qui danse ensemble, guidée par la voix d'un caller, dans une formation vieille de plusieurs siècles mais toujours vivante.
Sources
• Contrafusion — « Lovelace manuscript / Pattricke manuscript » https://contrafusion.co.uk/lovelace.htm
• Drexel University — « Dafydd's Lovelace MS Index » http://www.pages.drexel.edu/~white/dlovelacen.html
• Harvard University, DASH — « The Ward Dance Manuscript: A new source for seventeenth-century English country dance » https://dash.harvard.edu/server/api/core/bitstreams/e3cd1378-5a84-4b7b-8a2b-32eac8467154/content
• Bodleian Libraries, University of Oxford — « Playford's Dancing Masters: how to learn English country dances » https://visit.bodleian.ox.ac.uk/playford-english-country-dances
• The Oxford Research Centre in the Humanities — « The Dancing Master » https://www.torch.ox.ac.uk/the-dancing-master
• Country Dance & Song Society — « The Dancing Master, 1651-1728: An Illustrated Compendium » https://cdss.org/publications/read/online-library/the-dancing-master-1651-1728-an-illustrated-compendium-2/
• Historical Dance Society — Anne Daye, « John Playford and the English Dancing Master, 1651 » et « Historical Dance, vol. 4 n° 4, 2022, pp. 25-38 » https://historicaldance.org.uk/wp-content/uploads/conferences/OnCommonGround3-Daye.pdf — https://historicaldance.org.uk/wp-content/uploads/journal/volume4/HistDance-2022-V4N4-pp25-38-Daye.pdf
• Encyclopædia Britannica — « John Playford, Baroque Composer, Musicologist, Dancing Master » https://www.britannica.com/biography/John-Playford
• Greg Lindahl — « The English Dancing Master, 1651 » http://www.pbm.com/~lindahl/playford_1651/
• Dance in History — « England's Royal Dancing Masters, 1660-1714 » et « Mr Isaac's Six Dances » https://danceinhistory.com/2019/09/09/englands-royal-dancing-masters-1660-1714/ — https://danceinhistory.com/2022/08/25/mr-isaacs-six-dances/
• JSTOR — Jennifer Thorp, « The Gentleman Dancing-Master: Mr Isaac and the English Royal Court from Charles II to Queen Anne » https://www.jstor.org/stable/jj.12949050
• Histoire de bal — « Petite histoire de la danse sociale : le XVIIᵉ siècle » https://www.histoiredebal.com/en/2025/01/05/short-history-of-social-dancing-17th-century/
• Colonial Society of Massachusetts — « Selected American Country Dances and Their English Sources » https://www.colonialsociety.org/node/2007
• Encyclopedia Virginia — « Dance during the Colonial Period » https://encyclopediavirginia.org/entries/dance-during-the-colonial-period/
• Encyclopedia Virginia — « Sound in Jefferson's Virginia » https://encyclopediavirginia.org/entries/sound-in-jeffersons-virginia/
• Thomas Jefferson Foundation, Monticello — « Black Musicians in Jefferson's Virginia » https://www.monticello.org/research-education/for-scholars/conferences-and-symposia/virtual-fellow-s-forum-black-musicians-in-jefferson-s-virginia/
• Wikipédia — « The Dancing Master » et « John Playford » https://en.wikipedia.org/wiki/The_Dancing_Master — https://en.wikipedia.org/wiki/John_Playford
