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Aux origines:
Pourquoi monter de côté ?

Avant d'être un art, l'amazone fut une contrainte, et même, à ses débuts, une forme d'immobilité. Pour comprendre ce que cette monte est devenue, il faut revenir à un temps où la femme à cheval n'était pas une cavalière, mais une passagère : posée sur l'animal, incapable de le diriger, entièrement dépendante d'un homme qui tenait la bride. Tout le récit de la monte en amazone tient dans le chemin parcouru depuis cette dépendance jusqu'à la liberté du saut.



Le pillion : la femme en croupe

La plus ancienne manière pour une femme de voyager à cheval sans l'enfourcher ne fut pas une selle, mais un simple coussin. Le pillion, un pad rembourré sanglé derrière la selle d'un homme, permettait à une femme de prendre place en croupe, assise de côté, se tenant à son cavalier ou à une poignée. Dès le IXe siècle, certaines représentations montrent un petit repose-pied ajouté à ce coussin, pour soulager les jambes pendantes. La femme ne montait pas : elle était emportée. La direction, l'allure, l'arrêt, tout appartenait à l'homme assis devant elle.



La sambue et la planchette : une chaise sur un cheval

Dans la première moitié du XIVe siècle, en Italie, apparaît une véritable selle de dame : la sambue. Il s'agit d'une adaptation du bât (la selle de transport), sur laquelle on visse un siège large et rembourré, souvent recouvert de velours et d'étoffes précieuses, d'où pend une planchette destinée à recevoir les deux pieds de la cavalière, assise jambes pendantes du même côté. C'est une chaise posée sur un cheval : élégante, somptueuse, mais conçue pour la représentation, non pour l'action.


En 1382, cette mode gagne l'Angleterre avec une figure célèbre : Anne de Bohême (1366-1394). Âgée de quinze ans, elle quitte Prague pour traverser l'Europe, plus de mille kilomètres jusqu'à Calais, en France, afin d'épouser le roi Richard II d'Angleterre, quinze ans lui aussi, qu'elle n'a jamais rencontré. Elle voyage assise de côté, les pieds sur une planchette, et popularise durablement cette posture au sein de la noblesse anglaise. On lui prête le mérite d'avoir cherché à se tenir face à la marche du cheval plutôt que strictement de profil, un premier pas vers le contrôle.


Mais il faut être clair sur ce que cette selle permettait, et surtout sur ce qu'elle interdisait. La cavalière pouvait s'y tenir avec dignité, se stabiliser à une poignée, être vue de tous dans les cortèges. Elle ne pouvait ni serrer les jambes, ni équilibrer les rênes, ni imposer une allure. Le cheval devait donc être mené en main par un serviteur ou un cavalier monté à califourchon. La femme était une passagère raffinée, pas une écuyère. Cette selle convenait aux cérémonies et aux déplacements lents ; elle devenait un piège dès qu'il fallait aller vite.



Pudeur, statut et virginité : les raisons d'une posture

Pourquoi imposer aux femmes une position aussi peu pratique ? Les raisons tiennent moins à l'équitation qu'à l'ordre social. Dans l'Europe médiévale et moderne, il était jugé inconvenant qu'une femme de rang écarte les jambes sur un cheval. La tradition rapporte que la monte de côté visait aussi à préserver la virginité des filles de l'aristocratie, ou du moins son apparence, une préoccupation obsessionnelle dans une société où le mariage scellait des alliances et où la valeur d'une épouse se mesurait à sa réputation. Monter en amazone, c'était afficher sa pudeur, son rang et sa respectabilité avant même de savoir tenir un cheval.


La posture devint ainsi un marqueur de classe. La grande dame se montrait de côté, richement vêtue, sur un cheval mené au pas. La monte en amazone n'était pas d'abord une technique : c'était une mise en scène du statut.



Une nuance nécessaire : toutes les femmes ne montaient pas de côté

L'image d'un Moyen Âge où toutes les femmes auraient monté de côté est pourtant trompeuse. Dans l'Angleterre et le pays de Galles médiévaux, les femmes montaient à califourchon une bonne partie du temps, seules ou en croupe derrière un homme : la selle d'amazone est une invention tardive, non un standard médiéval. Les exemples abondent. Les six filles de Charlemagne chassaient à califourchon. Jeanne d'Arc, cavalière hors pair qui parcourut des milliers de kilomètres en selle, montait comme les hommes. Et la truculente Femme de Bath de Chaucer, qui portait deux éperons, ne pouvait les chausser qu'une jambe de chaque côté. La monte en amazone, coûteuse en confort et en sécurité, resta longtemps un privilège de l'aristocratie et un usage de cérémonie, réservé aux femmes que d'autres pouvaient servir et mener. Ce n'est que bien plus tard, en se perfectionnant, qu'elle deviendra la norme attendue de toute cavalière « respectable ».


Un dernier détail éclaire cette histoire. Le mot « amazone », emprunté aux guerrières de la mythologie grecque, ne s'attachera à cette manière de monter que tardivement, à la fin du XIXe siècle, au moment où la selle de dame atteint sa pleine maturité technique. L'ironie est savoureuse : les Amazones de la légende, elles, montaient à califourchon, comme des combattantes. Pendant des siècles, on aura donc monté « de côté » sans même mettre ce mot sur le geste.



Voilà le point de départ : une posture née de la pudeur et du rang, qui fait de la femme une passagère sans prise sur sa monture. Restait à conquérir ce qui manquait : le contrôle. Cette conquête tiendra à quelques centimètres de bois et de cuir, un pommeau, puis un second, ajoutés à la selle. C'est l'objet du chapitre suivant.

• Bibliothèque nationale de France (Gallica) — Jules-Théodore Pellier, « La selle et le costume de l'amazone » https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6578237j.texteImage

• Amazones de France — Tomaso Vialardi di Sandigliano, « Miettes d'histoire : la monte en amazone et son évolution » https://www.amazones-de-france.com/pages/histoire/la-selle-d-amazone-du-moyen-age-a-nos-jours.html

• Historic UK — « Riding Side-Saddle » https://www.historic-uk.com/CultureUK/Riding-SideSaddle/

• Horse Canada — « Sidesaddle History: Elegance with a Fascinating Past (Part One) » https://horse-canada.com/horses-and-history/sidesaddle-history-part-one/

• Museum of the Horse — « A History of Side Saddle Equitation » https://www.museumofthehorse.org/a-history-of-side-saddle-equitiation/

• Susanna Forrest — « A (Not So) Short History of Women Riding Astride » https://susannaforrest.blog/2012/06/15/a-not-so-short-history-of-women-riding-astride/

• Sarah Woodbury — « Medieval Women, Riding, and the Side Saddle » https://www.sarahwoodbury.com/women-and-riding/

Medievalists.net — « Joan of Arc rode 3,000 miles on horseback, study finds » https://www.medievalists.net/2024/03/joan-arc-horseback/

• American Sidesaddle Association — « History of the Sidesaddle Timeline » https://americansidesaddleassociation.com/wp-content/uploads/2021/10/Sidesaddle-Timeline-1.pdf

• Wikipedia — « Amazone (équitation) » https://fr.wikipedia.org/wiki/Amazone_(%C3%A9quitation) — « Sidesaddle » https://en.wikipedia.org/wiki/Sidesaddle — « Anne of Bohemia » https://en.wikipedia.org/wiki/Anne_of_Bohemia


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