
Naissance du rodéo:
Du travail de ranch aux Wild West shows
Le 4 juillet 1888, les commerçants de Prescott, Arizona, n'organisent pas un rodéo. Ils organisent un cowboy tournament (un tournoi de cowboys), et c'est ainsi que leur journal l'appelle. Le mot rodéo ne désignera un concours de cowboys qu'à partir de 1916, et pas avant 1924 à Prescott même, d'après les archives du Sharlot Hall Museum (Prescott, Arizona), qui conservent le trophée de cette première édition. Trente-six ans séparent donc la chose de son nom.
Ce décalage dit l'essentiel de ce qui s'est joué entre 1869 et 1917. Pendant un demi-siècle, un geste de métier a cherché une forme, un public et un vocabulaire. Il les a trouvés dans deux lieux très différents : la place de village un jour de fête nationale, et la piste d'un spectacle itinérant qui vendait l'Ouest à l'Europe.
Un mot de travail avant d'être un mot de spectacle
En espagnol, rodear signifie encercler, rassembler. Le rodeo désigne le rassemblement du bétail, cette opération collective où les vaqueros réunissent les troupeaux pour les trier, les marquer et les compter. Rien, dans ce mot, ne parle de gradins. Il nomme un travail, et la filiation hispanique de ce travail fait l'objet de l'article Les racines western — Les vaqueros : les premiers cowboys.
Ce travail était compétitif par nature. L'Encyclopedia of the Great Plains fait remonter les ancêtres directs du rodéo aux fiestas des missions espagnoles du Mexique et de Californie, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, où l'on montrait son adresse à cheval et à la corde. Aux États-Unis, après la guerre de Sécession, les mêmes défis s'improvisent partout où des cowboys se croisent : au bout d'une piste, dans les villes-étapes, et surtout lors des rassemblements du 4 Juillet. La Texas State Historical Association (Austin, Texas) relève des concours de Steer Roping à Pecos, Texas, et à Dodge City, Kansas, et note que, dès les années 1890, ces rendez-vous étaient devenus des spectacles attendus dans tout l'Ouest. Le quotidien dont ils sortaient est décrit dans l'article Les racines western — L'ère des cattle drives : le cowboy au travail (1866-1890).
Mais un pari entre deux équipes de convoyage n'est pas un rodéo. Ce qui fait la différence n'est pas le geste, qui ne change pas : c'est le dispositif qui l'entoure. Un comité, une invitation, un billet d'entrée, un prix, une trace écrite. Toute la question de la paternité du rodéo tient dans cette liste.
Trois villes, trois revendications
Deer Trail, 1869 : le concours sans dispositif
La municipalité de Deer Trail, Colorado, se présente comme le berceau du premier rodéo. Sa version des faits est brève : le 4 juillet 1869, des éleveurs amènent leurs chevaux les plus difficiles pour savoir qui tiendra le plus longtemps, et le vainqueur reçoit un costume. L'Encyclopedia of the Great Plains confirme l'existence d'un concours de monte entre équipes de convoyage près de Deer Trail, mais sans le dater.
Les récits qui nomment le cavalier et sa monture sont postérieurs, et aucune des deux sources institutionnelles consultées ne les porte. On retient donc les deux faits qu'elles établissent, la date et le costume, et on laisse le nom de côté : un concours sans comité, sans billetterie et sans compte rendu d'époque reste une compétition privée, aussi fondatrice qu'on veuille la croire.
Pecos, 1883 : des rubans découpés dans une robe
Le 4 juillet 1883, à un pâté de maisons au sud du palais de justice de Pecos, Texas, les équipes des ranchs NA, Lazy Y et W règlent une rivalité : chacune tient son meilleur homme à la corde. Le marqueur historique posé en 1965 par le State Historical Survey Committee du Texas (Austin, Texas) donne les noms, et ils sont nombreux : Morg Livingston (NA) l'emporte, Trav Windham (Lazy Y) finit deuxième, devant une dizaine de concurrents dont Howard Collier, Fate Beard, George Brookshire et John Chalk. Les spectateurs sont les habitants, venus pique-niquer.
Et les prix ? Le marqueur est précis, et il corrige au passage une légende tenace : ce furent des rubans bleus découpés au couteau de poche dans la robe neuve d'une fillette de quatre ans. Pas un dollar. On lit souvent que Pecos fut le premier concours doté : c'est exact au sens strict, puisqu'il y eut des prix, mais il faut entendre des rubans. Les archives du Sharlot Hall Museum ajoutent un second bémol : l'épreuve ne fut pas reconduite avant la fin des années 1920.
Prescott, 1888 : le jour où le dispositif apparaît
Prescott change de registre. Ce ne sont pas des cowboys qui organisent, ce sont des commerçants et des membres des professions libérales, réunis en comité, et leur mobile est commercial : attirer des visiteurs qui resteront plusieurs jours et dépenseront. Le concours se tient à Forbing Park, dans Miller Valley. Les concurrents sont invités et paient une inscription, les spectateurs paient une entrée, les prix mêlent marchandises, argent et trophée, et l'Arizona Journal-Miner publie les résultats.
Le programme comprend la monte de chevaux rétifs, le Steer Roping et une course de chevaux de travail. Un détail en dit long sur la suite : les cowboys étaient venus avec leurs propres chevaux, et les juges leur firent échanger leurs montures avant l'épreuve de monte. L'idée que le cheval ne se choisit pas est née là, bien avant que le tirage au sort n'en fasse une règle.
Le vainqueur s'appelle Juan Leivas. Originaire de Big Sandy Valley, dans le comté de Mohave, employé au Date Creek Ranch, il attrape et attache un bouvillon parti avec 100 yards (91 mètres) d'avance en 1 minute et 17 secondes. Il finit également premier ex æquo à la monte avec Charlie Meadows, et le comité lui remet un trophée d'argent gravé de « meilleur cowboy » du tournoi, qui se voit aujourd'hui au Sharlot Hall Museum. Il gagnera encore la monte en 1889. Mose Bryan remporte la course.
C'est sur cinq critères que le comité de Prescott a bâti sa revendication : un comité d'organisation, des cowboys invités, une entrée payante, des prix et une documentation des épreuves. L'argument a convaincu l'USPTO, l'United States Patent and Trademark Office (Alexandria, Virginie), qui a enregistré World's Oldest Rodeo comme marque de service au nom de Prescott Frontier Days, sous le n° 1 353 477, le 6 août 1985, sur une demande déposée le 25 octobre 1983.
La leçon n'est pas qu'une ville ait raison contre les autres. Elle est que la question « où fut le premier rodéo ? » n'a pas de réponse tant qu'on n'a pas répondu à la précédente : qu'est-ce qu'un rodéo ?
Ce qui a poussé le cowboy vers l'arène
Entre Pecos et Prescott, le métier s'effondre. L'hiver 1886-1887 amène au moins une tempête majeure par mois, de la mi-novembre à mars. Sur le nord du Front Range, d'après la Colorado Encyclopedia, près de 25 % du bétail ne passe pas l'hiver. Les grandes compagnies d'élevage du Colorado tombent de 58 en 1885 à 9 en 1888. Le fil de fer barbelé referme les pâturages, les troupeaux rapetissent, et le cavalier de grand parcours devient un employé de clôture.
Un homme dont le savoir-faire ne se vend plus au ranch peut encore le vendre ailleurs. Reste à savoir qui paie l'arène.
Ce ne sont pas les éleveurs. À Cheyenne, Wyoming, l'idée vient d'un agent commercial du chemin de fer. Frederick W. Angier, de l'Union Pacific, cherchait à créer du trafic d'excursion vers les villes desservies par sa compagnie, comme il l'avait fait pour le Colorado. Son propre récit, recueilli en 1917, est sans détour : son objet était de faire du chiffre pour la compagnie qu'il représentait. Éconduit par l'agent local, il revient le 26 août 1897 plaider devant le colonel E.A. Slack, qui s'enthousiasme ; le maire Schnitger approuve, un comité présidé par Warren Richardson Jr. se constitue, l'Union Pacific et le Colorado & Southern annoncent des tarifs réduits et des trains spéciaux. Le jeudi 23 septembre 1897, sur l'ancien champ de foire devenu Pioneer Park, se tient le premier Cheyenne Frontier Days : monte de chevaux rétifs, lancer de corde, démonstrations d'attelage, et des bêtes qui traversent la foule. Les trains arrivent des quatre directions.
Le rodéo moderne naît donc d'un besoin de remplir des wagons. La suite de ce rendez-vous appartient à l'article Les grands rodéos : de Cheyenne à Pendleton.
Le modèle se reproduit vite. En 1910, à Pendleton, Oregon, l'avocat Roy Raley réunit les jeunes notables de la ville et monte le premier Pendleton Round-Up en un peu plus de trois mois : quatre jours d'épreuves, 10 000 spectateurs et un stade de bois de même capacité. Les organisateurs invitent les Cayuses, les Umatillas et les Walla Wallas, qui installent un campement de tipis contre l'arène et y montrent danses, chevaux, travail du cuir et vannerie. Cette présence autochtone, qui n'a jamais quitté le rodéo, est le sujet de l'article Le rodéo amérindien : Indian Relay et traditions tribales.
Les femmes entrent par la même porte, et parfois en force. En 1904, à Cheyenne, sous une pluie qui avait fait renoncer les cowboys, Bertha Kaepernik Blancett devient la première femme à monter un cheval rétif dans ce rodéo. Son histoire et celle de ses contemporaines sont racontées dans le chapitre Les racines western — Les femmes du western.
Le Wild West show, première filière professionnelle
Pendant que les villes inventent le concours, un autre circuit professionnalise le cowboy : le spectacle.
Le 4 juillet 1882, à North Platte, Nebraska, William F. Cody organise une fête nationale à sa manière, que l'on appellera plus tard l'Old Glory Blowout. Le 19 mai 1883, à Omaha, Nebraska, il ouvre avec le docteur W.F. Carver le spectacle qui portera son nom. Sa carrière, ses tournées européennes et son rôle dans la fabrication du mythe de l'Ouest font l'objet de l'article Les racines western — Du travail au spectacle : la naissance du rodéo. Ce qui compte ici, c'est ce que ce spectacle était pour un cowboy : un employeur.
Les chiffres réunis par le Buffalo Bill Center of the West (Cody, Wyoming) donnent la mesure de la machine. En 1899, la troupe parcourt plus de 11 000 miles (17 700 kilomètres) en 200 jours et donne 341 représentations dans 132 villes. À la fin de la décennie, le plus grand des spectacles emmène jusqu'à 500 personnes, dont 25 cowboys, une douzaine de cowgirls et une centaine d'Amérindiens, hommes, femmes et enfants. Les trains dépassent 50 wagons, les gradins montent à 20 000 places, et les dépenses atteignent 4 000 dollars par jour (environ 161 000 dollars en 2026). Une étape type : un défilé, deux représentations de deux heures, et un déplacement de nuit.
Deux faits méritent d'être retenus de cette économie. Les femmes y étaient payées comme les hommes, ce qu'aucun sport professionnel américain ne pratiquait alors. Les Amérindiens y étaient payés et logés comme les autres artistes, et pouvaient voyager en famille, mais enfermés dans un unique rôle de guerrier à cheval, condamnés, selon la formule du musée, à rejouer chaque soir une guerre perdue.
Le second grand employeur sort d'un ranch. En 1905, les frères Miller, propriétaires du 101 Ranch en Oklahoma, invitent la National Editorial Association à Bliss, Oklahoma, pour une démonstration qu'ils baptisent Oklahoma's Gala Day. Y paraissent Geronimo, Lucille Mulhall, George Elser et Bill Pickett. Le succès les lance : d'après la Oklahoma Historical Society (Oklahoma City, Oklahoma), le spectacle prend la route de façon saisonnière dès 1907. Il servira de tremplin à Tom Mix et à Will Rogers, partis ensuite vers le cinéma. L'héritage de leurs numéros est le sujet de l'article Les numéros de spectacle : trick riding, trick roping et voltige, et le parcours de B. Pickett celui de l'article Le rodéo afro-américain : Bill Pickett et l'héritage des cowboys noirs.
Le spectacle itinérant n'a pas inventé le concours, mais il a inventé tout le reste : la piste, l'ordre de passage, le boniment, l'affiche, la billetterie, la tournée. Le rodéo héritera de ce dispositif et n'en retiendra qu'une chose, celle qui lui appartient en propre : la compétition.
Pourquoi le rodéo a enterré le Wild West show
La raison est d'abord comptable. Le Buffalo Bill Center of the West la formule nettement : monter et roper coûtaient bien moins cher à produire qu'un Wild West show, et c'est ainsi que les rodéos ont détourné le public des grands spectacles. Un rodéo n'a besoin ni de 50 wagons, ni de 500 personnes, ni d'une reconstitution de bataille. Il lui faut une arène, des bêtes, et des concurrents qui paient pour entrer en piste.
Le reste a suivi vite. Dans la décennie qui précède l'entrée en guerre des États-Unis, le public se détourne : le cinéma s'installe, le tir de précision cesse d'être un sport de gradins, le baseball et le football montent. En juillet 1913, le spectacle de Cody fait faillite ; saisi à Denver, Colorado, au titre d'un emprunt contracté auprès de l'homme d'affaires Harry Tammen, il est vendu aux enchères à Overland Park, et Cody se retrouve contraint de paraître dans le cirque Sells Floto. En août 1914, le spectacle du 101 Ranch, en tournée en Grande-Bretagne, perd ses chevaux, réquisitionnés pour l'effort de guerre ; la troupe interrompt ses tournées de 1916 à 1925.
Ces mêmes années voient le rodéo prendre son nom et ses murs. Le mot s'impose vers 1916. En 1917, le stock show de Fort Worth, Texas, tient au Coliseum le premier rodéo en salle, et le sport cesse de dépendre du beau temps et du 4 Juillet. Cody meurt cette même année 1917, et le Buffalo Bill Center of the West considère que l'ère des Wild West shows s'éteint avec lui.
Le rodéo, lui, est désormais installé : un dispositif éprouvé, des villes qui se disputent les dates, des arènes couvertes et un vocabulaire. Il lui manque encore l'essentiel. Les recettes, les classements et les titres de champion du monde appartiennent tout entiers aux promoteurs, et les hommes qui montent n'ont, pour faire valoir leur part, pas une règle à opposer. Il leur faudra une grève, en 1936, dans une salle de Boston.
Sources
• Sharlot Hall Museum (Prescott, Arizona) — « How Did It Get To Be The World's Oldest Rodeo, Anyway? » https://archives.sharlothallmuseum.org/articles/days-past-articles/1/how-did-it-get-to-be-the-worlds-oldest-rodeo-anyway — « World's Oldest Rodeo Steeped in History » https://archives.sharlothallmuseum.org/articles/days-past-articles/1/worlds-oldest-rodeo-steeped-in-history
• Prescott Frontier Days (World's Oldest Rodeo) — « History » https://worldsoldestrodeo.com/history/
• The Historical Marker Database (HMdb) — « World's First Rodeo Historical Marker » https://www.hmdb.org/m.asp?m=300569
• Town of Deer Trail, Colorado — « About Us » https://townofdeertrail.colorado.gov/about-us
• TSHA (Texas State Historical Association, Austin, Texas) — « Rodeos », Handbook of Texas Online https://www.tshaonline.org/handbook/entries/rodeos — « Southwestern Exposition and Livestock Show », Handbook of Texas Online https://www.tshaonline.org/handbook/entries/southwestern-exposition-and-livestock-show
• Encyclopedia of the Great Plains (University of Nebraska–Lincoln) — « Rodeo » https://plainshumanities.unl.edu/encyclopedia/doc/egp.sr.045.html
• Cheyenne Frontier Days Old West Museum (Cheyenne, Wyoming) — « Angier and the Founding of Cheyenne Frontier Days » https://cfdrodeo.com/cfd-old-west-museum/our-story/history/angier-and-the-founding-of-cheyenne-frontier-days/
• National Cowboy & Western Heritage Museum (Oklahoma City, Oklahoma) — « Breaking Trail: Cheyenne Frontier Days » https://nationalcowboymuseum.org/blog/breaking-trail-cheyenne-frontier-days-rodeo/
• Oregon Historical Society (Oregon Encyclopedia) — William F. Willingham, « Pendleton Round-Up » https://www.oregonencyclopedia.org/articles/pendleton_round_up/
• Colorado Encyclopedia — « The Great Die Up » https://coloradoencyclopedia.org/article/great-die
• Buffalo Bill Center of the West (Cody, Wyoming) — « Wild West Shows » https://centerofthewest.org/learn/western-essays/wild-west-shows/
• William F. Cody Archive — « Short Biography » https://codyarchive.org/item/wfc.bio.00001
• Buffalo Bill Museum and Grave — « History of Buffalo Bill » https://buffalobill.org/history-research/history-of-buffalo-bill/
• Oklahoma Historical Society (Oklahoma City, Oklahoma) — « Miller Brothers 101 Ranch », The Encyclopedia of Oklahoma History and Culture https://www.okhistory.org/publications/enc/entry?entry=MI029 — « Wild West Shows and Performers » https://www.okhistory.org/publications/enc/entry.php?entry=WI010
• USPTO (United States Patent and Trademark Office, Alexandria, Virginie) — « WORLD'S OLDEST RODEO », n° de série 73449678, n° d'enregistrement 1353477 https://tsdr.uspto.gov/statusview/sn73449678
• Federal Reserve Bank of Minneapolis (Minneapolis, Minnesota) — « Consumer Price Index, 1800– » https://www.minneapolisfed.org/about-us/monetary-policy/inflation-calculator/consumer-price-index-1800-
• Texas State Library and Archives Commission (Austin, Texas) — « Historical Commission » https://www.tsl.texas.gov/node/9775
